«Dialogue» à cinq sur l’immigration et la différence

«Dialogue» est une pièce pour cinq danseurs qui explore les thèmes du contact humain, de la communication et de la langue.
Photo: Chris Randle «Dialogue» est une pièce pour cinq danseurs qui explore les thèmes du contact humain, de la communication et de la langue.

Il aura fallu vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans pour que le chorégraphe sino-canadien Wen Wei Wang, maintenant bien ancré dans l’Ouest canadien, aborde en chorégraphie son expérience de l’immigration. Cette impression d’être étranger. L’incompréhension des codes et des fines limites sociales. La difficulté, l’impossibilité même dans les premiers temps de se faire comprendre, sinon par la gestuelle des mains et le langage du corps. Voilà le sujet de Dialogue, un quintette entièrement masculin créé en 2017, qui arrive à Montréal.

« Vous savez, parfois, quand on est en train de vivre quelque chose, on ne sait pas vraiment… et quand on est éloigné d’une situation, et même très éloigné, alors on peut commencer à la voir clairement », répond celui qui est aussi directeur artistique du Ballet Edmonton lorsqu’on lui demande pourquoi il lui a fallu si longtemps pour aborder ce sujet.

Photo: Shin-Sugino

« Ce n’est pas une pièce politique, poursuit-il en anglais, ça parle de la vie des gens, de la vie d’individus. On provient chacun d’un background différent, d’un pays différent, de racines différentes ; on vit en un certain lieu qu’on tente de cerner, de comprendre du mieux possible. Je n’ai pas voulu faire une pièce politique, mais elle l’est d’une certaine manière : aussitôt qu’on met ensemble des gens de différentes nationalités, ça le devient — et aussi de préférences sexuelles différentes. Tout ça est dans la pièce. Mais je veux parler de nos vies aujourd’hui ; pas du passé, pas du futur ; je parle d’aujourd’hui, de ce qui se passe maintenant. »

En studio, pour faire émerger la création, le chorégraphe a demandé aux interprètes de se souvenir de ce que leurs mères cuisinaient quand ils étaient petits et qu’ils adoraient. « Quoi qu’on prépare, quand on cuisine, on utilise ses mains, il y a des mouvements physiques. Il y a un danseur avec lequel on a travaillé à partir du mouvement du pétrissage, pour faire le pain. Ç’a été l’origine de son mouvement. » L’accès aux souvenirs, matériau personnel s’il en est, a permis, croit Wen Wei Wang, de tisser une complicité rare, une intimité. « Un des derniers mouvements de la pièce est un tango, donne M. Wang comme exemple, car c’est par cette danse que deux des interprètes ont commencé à danser. »

Hommes ou femmes, séparés

Pourquoi parler de cette expérience universelle qu’est l’immigration seulement d’un point de vue masculin ? « Parce que ça fait partie de moi, c’est moi, c’est mon point de vue, un point de vue qui est beaucoup plus “confortable” et plus facile à comprendre. Sinon, ça me rend nerveux. » Pourtant, sa plus récente œuvre, Ying Yu, dont la première s’est tenue début février, est inspirée par sa mère et présentée comme un hommage qui lui est rendu, et abordant aussi le pouvoir féminin, le tout livré par cinq danseuses.

On a par ailleurs vu ici de Wen Wei Wang Unbound (2006), dont l’imaginaire et la gestuelle fleurissaient autour des minuscules souliers en fleur de lotus que devaient porter les femmes chinoises dès leur jeune âge afin que leurs pieds demeurent le plus petits possible, les plus désirables. « C’est un autre processus pour moi, détaille-t-il. Soit faire une chorégraphie, soit être le plus authentique possible, le plus près de moi-même. C’est aussi ma sexualité. J’ai l’impression que de là je suis plus près de moi, de ma compréhension des choses, et qu’il m’est plus facile d’être honnête alors. » Dans Dialogue, les danseurs sont de toutes orientations sexuelles, tient toutefois à préciser le chorégraphe.

La création, c’est toujours une valse-hésitation, deux pas en avant et trois en arrière [it’s back and forth]. Je ne sais trop. On ne sait jamais non plus comment on évolue, et ce qui grandit en nous. Et au tout début d’une immigration, d’abord tu tentes juste de survivre.

N’est-ce pas paradoxal d’avoir besoin d’un côté d’une distance temporelle face au sujet, et de l’autre d’une très grande proximité qui ne souffre pas même la représentation ? Sourire dans la voix au bout du fil : « La création, c’est toujours une valse-hésitation, deux pas en avant et trois en arrière [it’s back and forth]. Je ne sais trop. On ne sait jamais non plus comment on évolue, et ce qui grandit en nous. Et au tout début d’une immigration, d’abord tu tentes juste de survivre. Ou tu veux te changer, pour faciliter l’intégration. Plus tard dans la vie, tu réalises que non, ce n’est pas nécessaire ; et qu’aussi fort que je veuille changer, même si maintenant je parle anglais, et très bien, je reste Chinois ; je reste différent. Je crois que nous devons chercher à communiquer davantage, et à nous comprendre les uns les autres ; et à reconnaître et à accepter les différences, la différence. »

Photo: Chris Randle

Dans Cock-Pit, vue à l’Agora de la danse en 2010, Wen Wei Wang travaillait ses souvenirs de jeunesse et des plumes de paon dans une atmosphère très onirique. De manière plus formelle, il déconstruisait, déformait et réinterprétait Les quatre saisons de Vivaldi dans Three Sixty Five, qui avait séduit. En 2013, on a pu voir son exploration de « la télépathie des corps » dans The 7 th Sense. Parlant de son Dialogue, le chorégraphe a dit déjà que c’était la pièce où il se détachait le plus de ses préoccupations formelles. Une voie à la fois consciente, mais qui arrive aussi d’elle-même, selon le créateur.

L’âge du cœur

S’il ne performe plus lui-même — tout en laissant entendre qu’il pourrait, devrait y revenir… —, la danse continue à faire partie de sa vie. « Ne serait-ce qu’en création, alors je bouge. Et quand j’enseigne. » Qu’est-ce que l’âge a apporté qualitativement à sa danse qui n’y était pas quand il était plus jeune ? La voix de Wen Wei Wang devient plus profonde, plus émotive. « Je suis maintenant tellement, tellement meilleur pour lire les émotions, pour en parler et les sentir. Particulièrement dans Dialogue ; il y a une grande part où on parle d’amour. Auparavant, j’étais terrifié à l’idée de parler d’amour, et des émotions. Je me contrôlais tout le temps. Tout le temps. Je ne me permettais jamais de pleurer. Jamais. Et pourquoi ? L’amour est dur, difficile certes aussi, mais so what ? Je suis plus doux en quelque sorte, je crois [I become a little bit soft in a way]. »

Dialogue

Chorégraphie : Wen Wei Wang. Avec Justin Calvadores, Dario Dinuzzi, Ralph Escamillan, Andrew Haydock, Arash Khakpour. Présenté par l’Agora de la danse à l’édifice Wilder – Espace danse, du 20 au 23 mars. Présenté aussi à la salle Multi de la Coopérative Méduse, dans le cadre de la programmation de La Rotonde, les 27, 28 et 29 mars à 20 h.