«Les études — (hérésie 1-7)»: osmose interrompue

<p>Un premier rituel se répète tandis que chaque interprète vient détacher de larges feuilles miroirs de grands livres ouverts sur le sol et traverse l’espace à reculons.</p>
Photo: Géraldine Perrier-Doron

Un premier rituel se répète tandis que chaque interprète vient détacher de larges feuilles miroirs de grands livres ouverts sur le sol et traverse l’espace à reculons.

Fruit de la rencontre entre la chorégraphe iconoclaste Antonija Livingstone et la scénographe Nadia Lauro, Les études — (hérésies 1-7) écarte l’intention du spectaculaire pour proposer une série de rituels singuliers offerts dans la douceur et la lenteur, où le sens du toucher se trouve exacerbé. Car les gestes posés avec soin sur le corps d’un partenaire — d’un performeur à l’autre, et même d’un spectateur à l’autre — constitue le point d’ancrage de cette pièce méditative.

On entre par petits groupes dans l’espace entièrement recouvert d’un fin tapis turquoise comme dans une bulle de quiétude. Un calme qui sera progressivement rompu par le son de clapotements de pluie, du sifflement d’un vent cinglant et des rugissements d’un orage. Les performeurs, tout de jean vêtus, en pattes d’éléphant et juchés sur de hauts talons sont déjà concentrés sur leur tâche. Traînent ici et là une ligne de cloches, des coquillages et des branchages en osier.

Un premier rituel se répète tandis que chaque interprète vient détacher de larges feuilles miroirs de grands livres ouverts sur le sol et traverse l’espace à reculons. Dans un coin, la présence d’un banc de sirènes avec des lampes frontales vissées sur le front participe à l’étrangeté et au merveilleux de l’ambiance installée. Ces êtres chimériques resteront tout du long des témoins distants, éblouissant de leurs lumières les feuilles miroirs. Par réverbération, des lueurs dansent sur la surface du sol comme les reflets de l’eau sur les murs d’une piscine.

Ces miroirs flottants tendus parfois vers le public viennent ouvrir des fenêtres de mirage dans l’espace et distordre la réalité. Le temps se dilue, chaque mouvement offert par les performeurs — dont plusieurs aux physiques androgynes — devient un événement en soi. Une tentative de se dégager des hiérarchies apparaît, assortie d’une sensualité dans les mouvements, front contre front, tête sur les genoux, main qui passe dans les cheveux. S’ensuivent des massages de tempes et d’oreilles livrés avec soin jusque sur les spectateurs, sans que le toucher devienne invasif.

Au centre d’un nouveau rituel, un escargot géant nommé Winnipeg Monbijou se décolle d’un visage pour trouver sa place sur le sol et vibrer au son de mélodies carillonneuses livrées en trio à l’aide des cloches, moment fort de la pièce qui fait grimper le sentiment d’osmose. Une osmose qui tourne cependant vite court.

Si les deux créatrices parviennent avec l’aide de leurs complices à créer une île aux sirènes, d’où se détachent des figures mythiques (statues olympiennes en mouvement), l’osmose qui s’installe entre les performeurs ne parvient pas à contaminer complètement le public. La pièce n’ayant pas de début ni de fin marqués, on laisse cet espace derrière nous avec une impression d’inaboutissement, comme si le temps devait se déployer encore davantage afin de creuser l’intéressante matière apportée dans la durée et de faire culminer les sensations effleurées vers un véritable point de salut.

Les études — (hérésie 1-7)

Une création d’Antonija Livingstone et Nadia Lauro. En collaboration avec Stephen Thompson et Kennis Hawkins. Artistes invité.e.s : An Thorne, Tobaron Waxman, Winnipeg Monbijou, Nicoletta Brandi, Mich Cota, Malik Nashad Sharpe et invité.e.s. À Montréal, arts interculturels, jusqu’au 12 mars.