Mémoires collectives et histoire en mouvement sur la scène danse

«Xenos», un solo en hommage aux grands oubliés de l’histoire de la Première Guerre mondiale.
Photo: Jean-Louis Fernandez «Xenos», un solo en hommage aux grands oubliés de l’histoire de la Première Guerre mondiale.

Qu’ils s’attachent à des épisodes longtemps relégués aux marges de l’histoire ou qu’ils défrichent des figures symboliques dans les mythes et la mémoire collective de leurs peuples, cette saison hivernale, quatre chorégraphes abordentles thèmes de l’héritage historique et de la filiation culturelle.

Reconnu pour ses grandes fresques oniriques et ses scénographies inouïes, Dimitris Papaioannou, dans The Great Tamer, exhume des corps archétypaux de l’histoire et des mythes de la civilisation grecque pour les raccorder à l’actualité. Il s’agit d’une première venue du chorégraphe et plasticien acclamé sur les scènes européennes, qu’on attendait avec impatience.

 
Photo: Julian Mommert «The Great Tamer» exhume des corps et des mythes de la civilisation grecque pour les raccorder à l’actualité.

Après le détonnant Until the Lions, vu en 2017 à La Tohu avec Danse Danse, où il faisait sortir de l’ombre des personnages féminins du Mahabharat, Akram Khan se penche cette fois sur le sort des soldats indiens enrôlés par l’Empire britannique en 1914-1918. Xenos est un solo en hommage à ces grands oubliés de l’histoire de la Première Guerre mondiale.

Ce sera, par ailleurs, l’ultime chance de voir l’électrisant danseur anglo-bengali performer sur scène avant sa retraite annoncée.

Présenté en juin dernier au FTA, Windigo de Lara Kramer fait référence à une créature démoniaque tirée de la mythologie amérindienne. Créée à partir d’un processus documentaire mené par l’artiste oji-crie dans la réserve où vivait sa grand-mère dans le nord de l’Ontario, cette performance mettant en scène Peter James et Jassem Hindi se lit comme une allégorie de l’histoire coloniale et de ses stigmates sur les peuples autochtones.

À l’instar de l’Italien Alessandro Sciarroni, qui transposait déjà le schuhplattler dans un dispositif contemporain, Simon Mayer propose à son tour une plongée osée et décalée dans le folklore dansant du Tyrol. Dans Sons of Sissy, le jeune chorégraphe autrichien formé chez De Keersmaeker traite, non sans une touche d’humour, du sentiment d’appartenance à une nation et à ses traditions.

Des visions engagées pour l’avenir

L’influence des avancées technologiques et du Web sur nos comportements et nos interactions s’inscrit en filigrane dans les pièces Phenomena d’Ismaël Mouaraki et Deux squelettes de Priscilla Guy et Sébastien Provencher.

Il en va de même dans Ode to Attempt de Jan Martens, autoportrait connecté et évolutif de l’artiste qui s’aventure dans un jeu sans filet en se lançant chaque soir de nouveaux défis scéniques.

Photo: Émilie Morin

Du côté de Tangente, dans plusieurs propositions d’artistes émergents — Amélie Rajotte, Bailey Eng, Alexandre Morin et Leticia Vera — on note une récurrence du rapport de l’humain à la nature et aux mondes animal et végétal. Faut-il y lire une invitation à réenvisager notre rapport au vivant alors qu’une transition écologique se fait dangereusement attendre ?

La pensée queer habite les performances WorkingOn WorkingOnUsd’Indefinable Folks — un collectif torontois qui soulève l’enjeu des relations de pouvoir entre des corps chorégraphiés et des corps chorégraphiant — et Les études (Héréries 1-7)d’Antonija Livingstone et Nadia Lauro, un projet inclassable se définissant comme un symposium.

Deux tandems incontournables

Portés par le saxo sensuel de John Coltrane, Anne Teresa De Keersmaeker et Salva Sanchis présentent la deuxième mouture de A Love Supreme, pièce créée en 2005 et réadaptée pour un quatuor masculin. Une écriture à la musicalité rigoureuse et au minimalisme sophistiqué qui ose se laisser aller à l’improvisation.

Après le fulgurant Betroffenheit, vu au FTA en juin dernier, la lauréate du Grand Prix de la danse Crystal Piteet Jonathon Young reviennent avec Revisor, une nouvelle pièce de danse-théâtre qui tire sa matière chorégraphique de la parole de grands comédiens canadiens.