Dans la gigue, c’est le pied qui fait le pas

Le temps d’une répétition, Les Bons Diables frappent avec fougue le plancher d’une gigue endiablée.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le temps d’une répétition, Les Bons Diables frappent avec fougue le plancher d’une gigue endiablée.

Exclu des programmes scolaires, parfois perdu, momentanément, à travers les mailles de la transmission générationnelle, le patrimoine vivant a pourtant réussi à subsister jusqu’à nous en faisant des pieds et des mains. Pour le temps des Fêtes, Le Devoir a demandé à des gigueurs, à des percussionnistes et à des tisseurs de partager leur art et leur passion avec nous, et de nous faire entrer dans la danse. Second de trois textes.

Dans le sous-sol de l’église de Laval où la troupe de danse folklorique Les Bons Diables répète son prochain spectacle, vingt jeunes fringants de 19 à 26 ans frappent avec fougue le plancher d’une gigue endiablée.

Yaëlle Azoulay, câleuse, gigueuse, enseignante et directrice artistique de la troupe, dirige les couples en set carré, en quadrille ou en contredanse.

La plupart des jeunes des Bons Diables n’avaient jamais vu esquisser un pas de gigue avant de s’inscrire à des cours de danse folklorique.

Fille d’immigrants français venus s’installer au Québec, Yaëlle Azoulay n’en avait pas vu à la maison non plus. D’ailleurs, il n’y a jamais eu de gigue en France et nous sommes les seuls francophones à la pratiquer, explique le câleur, gigueur et folkloriste Pierre Chartrand dans un article intitulé « Le quiproquo de la gigue », paru sur le site Mnemo consacré à la danse et à la musique traditionnelles québécoises. Chartrand explique aussi comment on en est arrivé ici à appeler « gigue » une danse qu’on nomme en anglais, chez les Irlandais et les Écossais, stepdancing.

Steppeux ou gigueux ?

« Encore faut-il mentionner que cette désignation n’est pas généralisée, écrit aussi Pierre Chartrand. On donnait encore récemment le titre de “steppeux” aux gigueurs d’aujourd’hui, et Louis Boudreault mentionnait bien, dans les années 1970, que le violoneux était appelé “gigueux” tandis que le danseur s’appelait généralement le “steppeux.” »

 

 

La gigue, dans la France du XIXe siècle, désigne quant à elle une danse vive « quelque peu folâtre » ainsi que, par extension, les jambes ou les cuisses, qui permettent de « gigoter ».

La gigue, donc, c’est au Québec, et dans une école de danse folklorique, que Yaëlle Azoulay l’a apprise. Puis, elle s’est trouvée fascinée par l’histoire des danses folkloriques et a voulu les transmettre. Elle a donc appris à câler. « Pour moi, câler, cela a un côté pédagogique. C’est une forme de transmission, d’expliquer aux gens quoi faire. À une époque, les gens savaient comment danser. Mais on n’en est plus là, et il faut expliquer », dit-elle.

Il y a quelque temps, Yaëlle Azoulay a participé à une collecte ethnologique sur la gigue avec la cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette. « On a rencontré des vieux qui giguent dans leur garage. En région, ils n’ont pas d’occasions de giguer comme à Montréal, dit-elle. On a trouvé des gigueurs. Il y en a partout, mais il n’y en a pas beaucoup. »

On a rencontré des vieux qui giguent dans leur garage

Selon elle, cela fait une trentaine d’années que les pratiques de danse traditionnelle dans les fêtes de famille, en région, sont en déclin. Dans le cadre du festival de musique traditionnelle Les Tambours de Port-Neuf, Yaëlle Azoulay a vu des personnes âgées qui avaient beaucoup dansé dans leur jeunesse exécuter quelques pas de danse. « Les gens, certains avaient plus de 80 ans, n’avaient pas dansé depuis 30 ans. Mais c’était fou de les voir. Il y en avait qui s’étaient rencontrés en dansant. » Et les veillées québécoises, contrairement à celles des Maritimes, par exemple, laissent moins de place à la gigue qu’aux sets carrés.

La relève, c’est désormais dans des écoles et des troupes de danse folklorique que cela se passe. « C’est grâce aux troupes de folklore que la gigue existe encore », dit Luc Fleury, gigueur et chorégraphe, fondateur de la Biennale de gigue contemporaine (Bigico).

Photo: Catherine Legault Le Devoir La relève est désormais formée dans les écoles et les troupes de danse folklorique.

Éva Dortelus, par exemple, a commencé à danser avec Les Bons Diables à l’âge de huit ans. Née d’une mère d’origine haïtienne, elle n’avait jamais vu de danse folklorique à la maison. Pourtant, certains sets carrés étaient aussi présents dans la tradition haïtienne. « Ils les dansaient à l’haïtienne, en se déhanchant. Mais ça, c’était autrefois », dit-elle. Après avoir pratiqué le ballet, le ballet jazz et le hip-hop, entre autres, Éva Dortelus est présentement conquise par la danse folklorique québécoise, « parce que c’est joyeux », dit-elle, mais aussi parce que c’est une danse qui exige des contacts entre les danseurs, qui leur permet de se toucher.

C’est du milieu des troupes de danse folklorique aussi que sont issus les membres de la Biennale de gigue contemporaine (Bigico), qui réinvente la gigue depuis quelques années en l’intégrant à la danse contemporaine.

Dans la pénombre de la salle de spectacle du Théâtre des Écuries, dans Villeray, plusieurs danseurs se livraient plus tôt ce mois-ci à une représentation de Gigue in the Dark 2.0, où les mouvements de danse contemporaine alternent avec ceux de la gigue. Assis sur le plancher de la salle, toutes lumières éteintes par moments, le public ressent mieux les vibrations des souliers sur le plancher.

« La gigue se danse généralement avec le bas du corps, explique Luc Fleury. Nous, on utilise tout le corps, avec des mouvements de danse contemporaine. » En parallèle à ses expérimentations, le fondateur de la Bigico continue cependant de danser avec la troupe de danse traditionnelle Les Éclusiers de Lachine. Pour lui, il s’agit d’« un geste politique » pour la survie des traditions.