Promesses et dilution

S’il y a dans le «&» de Laurie-Anne Langis et Marilyn Daoust de petits moments extrêmement prometteurs, on ne peut parler de diamant brut, car les créatrices ajoutent elles-mêmes de la roche autour de leur lumière.
Photo: Jules Bédard S’il y a dans le «&» de Laurie-Anne Langis et Marilyn Daoust de petits moments extrêmement prometteurs, on ne peut parler de diamant brut, car les créatrices ajoutent elles-mêmes de la roche autour de leur lumière.

Trois femmes. Trois solos. Trois recherches d’authenticité différentes cette semaine sur la scène de Tangente. Toutes portent leur part de promesse — certaines riches — dans des chorégraphies qui toutes aussi souffrent du problème de l’édition.

À quelques minutes d’achever de danser son solo Mula (« aller en profondeur » en malécite), Ivanie Aubin-Malo atteint une belle présence, effectivement profonde et à la fois légère, une fluidité de mouvement sensuelle, très sensorielle. Elle l’atteint en ayant beaucoup répété quelques gestes, souvent littéraux, les présentant de volte et de face. Des gestes qui pour l’entièreté de la pièce semblent prendre plus de signification pour elle que pour le spectateur. On se questionne alors sur l’intentionnalité de la pièce. Une question surlignée par une mise en espace qui court-circuite l’ambiance installée pendant l’entrée en salle, une mise en espace qui hésite entre l’être ensemble du cercle et la frontalité traditionnelle du théâtre à l’italienne — le paradoxe spatial créé, au soir de la première, a même pris l’interprète au piège, elle qui ne savait soudain même pas comment sortir de l’arène (revenir à l’ensemble ? percer le cercle ?) à la suite du salut. Si la danse de Mme Aubin-Malo est intimement incarnée, il faut du temps au corps à gagner son assurance, sa communicativité. Cela se fait à travers une chorégraphie binaire — une vignette de quelques mouvements, répétés ; un noir comme transition ; une autre saynète ; etc. —, d’une composition basique, que les effets intenses de lumière et de son (surtout de son, Soleil Launière, avec la spatialisation, Guillaume Roberts-Cambron) n’arrivent pas entièrement à compenser.

En deuxième partie, le Collectif For Fauve. Laurie-Anne Langis et Marilyn Daoust interprètent chacune un solo, qu’elles ont cosignées. Et elles forcent les morceaux, d’univers différents, en une seule pièce. S’il y a dans leur &, au fini très léché, de petits moments extrêmement prometteurs, on ne peut parler de diamant brut, car les créatrices ajoutent elles-mêmes de la roche autour de leur lumière, ne sachant visiblement pas reconnaître, dans le trop-plein d’idées qu’on voit souvent chez les jeunes artistes, leurs valeurs différentes. La première partie du solo de Mme Langis, dont la partition semblait appeler pour livrer son mystère, sa tension, et surtout pour laisser le temps et l’ouverture au spectateur, à une lenteur infiniment plus prononcée que ce que les chorégraphes ont choisi suffirait, jusqu’aux ombres chinoises décalées (très efficaces lumières, Audrey-Anne Bouchard). On a pensé à Cindy Van Acker, en fast-forward. Surtout, les deux dernières parties diluaient la construction ; et on remarquait alors que Mme Langis a une kinésphère timide, retenue ; qu’elle n’est pas arrivée à monter et maintenir physiquement l’intensité que réclamait la fin-exutoire. Ensuite, le coeur du solo de Mme Daoust battait à l’unisson de celui du public dans sa partie parlée, dans son hystérique aveu de son hyperconscience, de son hypersensibilité. La danseuse y est irrésistiblement charmante, charismatique. Mais il eût fallu, pour la cohérence, que la ligne de mouvement du début soit livrée avec authenticité, plutôt que surjouée ; et que la connexion au public et à la sensibilité soit conservée pour la suite. En l’état, & s’étire, et ses moments de brillance — réels ; on suivra ces chorégraphes — tournent à l’homéopathie.

Mula, d’Ivanie Aubin-Malo et &, de Collectif For Fauve

Présentées par Tangente à l’Espace danse — Édifice Wilder, jusqu’au 11 novembre