Marc Béland et Alix Dufresne mettent en corps les effets d’un discours paradoxal

Les mouvements proposent un autre langage physique afin de montrer les effets d’un discours paradoxal sur les corps, disent Alix Dufresne et Marc Béland.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les mouvements proposent un autre langage physique afin de montrer les effets d’un discours paradoxal sur les corps, disent Alix Dufresne et Marc Béland.

« J’espère qu’on fait [le lien entre] la capacité qu’ont quand même aisément des contribuables nantis, des multinationales, des grandes industries, des banques à contourner le fisc tandis qu’on nous dit qu’on dépense trop collectivement », expliquait en 2015 au micro de Marie-France Bazzo l’intellectuel Alain Deneault. « Ce qu’il faut comprendre, c’est que les deux phénomènes fonctionnent de pair », analysait alors l’auteur de Paradis fiscaux, la filière canadienne (Écosociété, 2014). « Aujourd’hui, quand on attend un autobus 40 minutes à -20 degrés, c’est qu’il y a le problème des paradis fiscaux. Quand on attend des mois pour une intervention chirurgicale urgente dans un hôpital, c’est qu’il y a le problème des paradis fiscaux. Quand une compagnie de théâtre ne parvient pas à financer le moindre spectacle, c’est qu’il y a le problème des paradis fiscaux. » Écoutant l’émission matinale, ce matin-là, derrière son volant, le comédien Marc Béland a été pris au corps par l’indignation. Une indignation qu’avec Alix Dufresne, il remonte aujourd’hui en scène, dans Hidden Paradise.

« Comment ça se fait qu’on n’est pas dans la rue, pour faire changer les affaires ensemble, quand on sait des affaires de même ? », se demande encore aujourd’hui Marc Béland. Pour canaliser frustration, colère, envie de militantisme, désir d’engagement, il a convoqué la metteure en scène Alix Dufresne, qui a sauté dans ce train de la performance politique.

« Je voulais faire entendre dans un théâtre la parole de Deneault, plus politique, plus universitaire », indique Marc Béland. « On a utilisé le stratagème de la répétition, du martèlement pour la décliner », disent les créateurs. Et les corps réagissent, de manière intuitive, parfois somatique, à cette entrevue répétée jusqu’à plus soif. Les mouvements proposent un autre langage, une autre lecture, afin de « montrer les effets de ce discours outrageant, auquel on sait qu’on ne peut rien changer, sur nos corps, sur les corps », disent les deux complices.

Planter le clou

« L’idée d’un manifeste mis en scène s’est tout de suite imposée, indique Alix Dufresne. L’évasion fiscale, on a l’impression que ça touche seulement les riches, le 1 %, mais quand Deneault parle, on comprend que ça touche tout le monde. » Marc Béland rajoute, et chiffre : « Ce sont 165 milliards de dollars par année qui sont ainsi perdus au Canada et, ça, c’est seulement d’après les chiffres que les banques donnent. »

La performance débute par une écoute intégrale des huit minutes de l’entrevue. « C’est pas super sexy, comme début de show », admet en souriant Mme Dufresne. L’entrevue, que les deux interprètes ont apprise « à la virgule près », est reprise ensuite cinq fois, à chaque redite traversée par une nouvelle mise en corps. « D’abord, on écoute ; ensuite, on fait une gymnastique lente et absurde ; ensuite, très près du public, on dit le texte le plus vite possible, si vite que ça devient un exutoire émotif », expliquent les créateurs. « Deneault le dit, enchaîne M. Béland, tant qu’on ne le ressentira pas dans notre chair, tant que nos enfants ne mourront pas à 12 ans d’un cancer, on ne bougera pas comme citoyen parce qu’on est dans un environnement trop confortable. »

Pour souligner cet aspect, les deux interprètes s’interdisent eux-mêmes le confort, s’empêchant l’aisance et la maîtrise de la partition, dont l’exécution doit rester semée d’imperfections. « Quand on finit un show, on a mal, tous les deux, vraiment », souligne la metteure en scène. Un théâtre de la douleur ? « Quand même pas, répond M. Béland. Mais de la dépense, de la survie, de l’engagement, de l’absurdité, oui. »

Leur satisfaction naît quand des spectateurs viennent les voir pour leur dire qu’ils « l’ont senti dans leur corps. Que la répétition fait son effet. Ils nous disent que la première fois, ils entendent l’entrevue ; que la deuxième fois, quand les corps embarquent, ils l’entendent mieux, et qu’après, ils la comprennent et ils la sentent ».

Ce théâtre politique, engagé, ne gagnerait-il pas à être diffusé ailleurs qu’à l’ATSA ou à La Chapelle — publics de même allégeance, sinon convaincus d’avance — pour gagner en efficacité ? Cela ne briserait-il pas aussi ce paradoxe du confort — celui du spectateur qui voit des propositions collées à sa pensée, qui lui sont habituelles —, confort qui brise la nécessité, la possibilité de l’engagement, aussi bien envers une oeuvre qu’en société ? « Mais j’en rêve !, s’exclame Alix Dufresne, je rêve qu’Hidden Paradise passe à Jean-Duceppe ou au Rideau vert ! Avec des discussions après-spectacle ! Et c’est sûr qu’on a envie que les spectateurs sautent de leurs sièges pour aller voter pas pour la CAQ, illustre Mme Dufresne. Nous, ainsi, on passe à l’action, poursuit-elle, même si c’est de manière absurde — parce que, qu’est-ce que ça va changer, au fond, un spectacle de plus ? » « Mais au moins, pendant ce temps-là on fait quelque chose de concret », conclut Marc Béland.

Selon Alain Deneault

« Je ne suis pas du tout un spécialiste de la danse », indique l’auteur Alain Deneault, « et j’ai seulement vu une partie de la prestation il y a un an et demi. Ce que je voyais, et je suis béotien, j’insiste pour le répéter, c’était la difficulté pour les corps, cette épreuve, cette espèce de face-à-face, de corps à corps que représente la métabolisation d’un discours qui secoue les assises habituelles de la pensée. On voit dans les corps les effets d’un discours paradoxal — au sens fort du terme —, quand on sent que, si on veut revoir la réalité qui permet les paradis fiscaux, il faut tout revoir : l’État, la loi, le système… »

Hidden Paradise

Création et interprétation : Alix Dufresne et Marc Béland. À La Chapelle Scènes contemporaines, du 29 octobre au 6 novembre.