Les sœurs Schmutt et l’identité du double

Élodie (à gauche) et Séverine (à la fenêtre) questionnent frontalement leur gémellité, et la vision qu’elle leur impose.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Élodie (à gauche) et Séverine (à la fenêtre) questionnent frontalement leur gémellité, et la vision qu’elle leur impose.

Elles sont, qu’elles le veuillent ou non, toujours un peu un phénomène. Leur apparition est un événement, qu’elle se fasse sur scène, au dépanneur du coin ou dans le métro. C’est que les sœurs Schmutt — le nom de scène des sœurs Élodie et Séverine Lombardo — sont jumelles. Identiques. « Il n’y a pas une semaine où on ne se fait pas demander par un inconnu si on fait de la télépathie, ou laquelle est née en premier — ce qui est tout de même une question très privée… » illustre Élodie Lombardo. Vrai qu’elles poussent le jeu de la fusion : elles dansent ensemble, chorégraphient ensemble, pensent ensemble. Dans L’entité du double, ces artistes monozygotes interrogent frontalement leur gémellité, et la vision qu’elle leur impose.

« Notre rapport au monde est un peu différent, je crois, de celui des gens issus d’une naissance simple », explique Élodie Lombardo. « Pour nous, le personnel et le collectif sont absolument liés. Le “nous” arrive toujours avant le “je”. » Et l’entrevue en est une illustration, Séverine finissant en général les phrases d’Élodie, la journaliste ayant du mal dans le flot fluide de cette pensée à deux paroles à conserver sous le stylo la trace de la source des propos qui s’entremêlent. « La solitude est un pur concept, déjà… » poursuit Séverine, « pas quelque chose de senti. Le jumeau vient d’un couple. Forcément, on parle du couple, de la relation », de la dyade.

Séverine débute : « Être jumeau, c’est être marginal et… », attrape Élodie au bond, « … pour nous, la force est toujours collective, et l’évolution est toujours dans le partage ». Leur parcours en fait foi : elles sont de plusieurs projets collectifs, parfois tripatifs — Fanfare Pourpour, 2e porte à gauche, SuperMusique — et leurs collaborateurs les suivent de longue date, d’un projet à l’autre, se retrouvant parfois aussi imbriqués à leur vie privée.

Alors que dans leurs pièces précédentes en théâtre — car elles font aussi dans la médiation, la performance et l’in situ —, elles ancraient la recherche sur un élément précis, souvent scénographique — la lumière pour Petites pièces de poches (2012), le rapport au lieu dans À travers la pared (2014-2015), le rapport au public dans ces deux cas ; la vision culturelle de la mort pour Ganas de vivir (2008) —, c’est en elles ici qu’elles plongent. C’est aussi la première fois qu’elles co-chorégraphient — habituellement, une seule s’en charge, prenant de la distance — et qu’elles interprètent toutes deux dans une œuvre longue. Le but ? Pousser, chacune, ses qualités d’interprète, sa plongée intérieure, l’écoute, la connivence.

Je est un autre, et il me ressemble vachement…

« On ne veut pas en jouer, de la gémellité, disent-elles, mais être sur un truc authentique, personnel ; sur une parole ; sur un moment dans notre carrière — tsé, l’habituel solo du danseur dans la quarantaine ? Ben nous, c’est un duo… — pour nous renouveler. » L’œuvre sera ouverte, en partie improvisée, parfois en réaction aux questions du public. Et elle passera beaucoup, aussi, par les mots. « Il y a beaucoup de petites prises de parole, précise Séverine. On poursuit nos questionnements sur le rapport au public, mais dans une relation frontale plus traditionnelle. L’humour demeure. »

« On cherche un rapport à l’instant, poursuit Élodie, on extrapole notre relation, pour se surprendre. » Elles ont convoqué Sophie Corriveau, comme regard extérieur, mais aussi parce qu’elles ont toujours besoin d’une triangulation. Le musicien et complice Guido Del Fabbro la complétera sur scène avec elles.

Si les sœurs Schmutt connaissent des cas de jumeaux qui se rebellent l’un contre l’autre et se définissent par la rupture, ce n’est pas un trajet pour elles. « Notre danger, c’est la fusion, la dépendance émotive », qu’elles ne vivent pourtant pas avec leurs amours ni, pour Élodie, avec son enfant. « Il faut qu’on soit trois », disent-elles en revenant au spectacle, « pour pas qu’on s’asphyxie nous-mêmes ».

La gémellité est pour les sœurs Schmutt-Lombardo carrément une question existentielle. « Pour nous, la peur de la perte de l’autre est la pire des angoisses. C’est à travers ça qu’on vit l’angoisse de la mort. Et les décisions qu’on prend pour se protéger, c’est en pensant à la peine, à la douleur que notre disparition ferait à l’autre… » Un prisme qui offre aussi une tout autre définition du couple : « Il n’y a pas d’avant. On a toujours été ensemble. On n’a aucun référent de ce que c’est d’exister hors le couple. » Une vision qui, en notre ère individualiste, en est quasi politique.

Des jumeaux dans l’art

Le spectateur de longue date de la danse québécoise pourrait nommer quelques souvenirs de jumelles. Anik et Sophie Bissonnette ont dansé un moment ensemble dans la compagnie d’Eddy Toussaint, avant que la dernière ne bifurque vers la réalisation. Nancy Leduc, interprète et chorégraphe (Une femme virgule un homme ; Projet Harlequin), aura aussi déjà, pour un effet scénique, appelé sur scène sa jumelle Kathleen.

Pourtant, nomment les sœurs Schmutt, « les objets artistiques sur les jumeaux sont rares, et jamais faits par des jumeaux. La vision reste souvent stéréotypée », plutôt terrifiante. Les co-chorégraphes nomment naturellement la photo des jumelles Roselle, par la grande Diane Arbus (1967), un cliché qui a inspiré ses jumelles à Stanley Kubrick dans The Shining (1980). Aussi, The Other (1972) de Robert Mulligan, ou Alter Ego (1988) de David Cronenberg.

« La gémellité est souvent abordée d’un angle pathologique, jamais comme une question existentielle. On sait que les jumeaux ont plus de risques d’être schizophrènes. Alors ici, on se pose en objet de notre propre étude », nomment-elles.

L’entité du double

Une chorégraphie de et par Élodie et Séverine Lombardo, avec Guido Del Fabbro. Présentée par Danse Cité, au théâtre Prospero, du 4 au 13 octobre.