«Crying in Public», ou danser sur un tas de cailloux

Les danseurs Lin Snelling et Dean Makarenko dans une présentation de «Life Force», de l’événement «Crying in Public»
Photo: Michael Reinhart Les danseurs Lin Snelling et Dean Makarenko dans une présentation de «Life Force», de l’événement «Crying in Public»

Six jours, neuf danses, dix-huit représentations. La formule utilisée pour décrire la série chorégraphique Crying in Public ne manque d’évoquer qu’une chose : le programme se déroule en dehors des salles habituelles. Pas d’agora, pas de maison de la culture, pas de scène surélevée pour les interprètes ni de sièges douillets pour les spectateurs.

C'est dans la rue, ou pratiquement, que ça se déroule. Un parc couru d’Outremont, un autre « abandonné », un terrain vague et deux sous-sols d’église servent de scène et de décor. Si le slogan résumant Crying in Public omet de le préciser, c’est que le nom de la chorégraphe devait suffire. Tedi Tafel, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, est connue pour faire danser ses interprètes, en solo, en duo ou en groupes plus nombreux, dans l’espace public. Pour ne pas dire en plein air, à l’ombre d’un arbre ou en rasant un mur imbibé de graffitis. L’artiste montréalaise qualifie ses projets de révélateurs de vie.

« Dans un parc, il y a beaucoup d’action. Quand Bill Coleman danse [l’interprète de Solo With Trees, la cinquième danse au programme cette semaine], ce n’est pas juste une danse. Bill est là pour nous montrer ce qu’il y a autour », explique-t-elle.

Il n’est pas rare que des passants soient interpellés par une chorégraphie de Tedi Tafel. Son plus beau souvenir la fait rire. Un de ses interprètes était couché par terre, dans une position étrange. Un homme s’est approché et lui a demandé s’il allait bien. « Oui, ça va. Je danse », avait-il répondu.

Depuis 30 ans qu’elle travaille ainsi, in situ, mais depuis 2007, Tedi Tafel ne fait que ça, et avec les mêmes danseurs. Elle aime se laisser inspirer par la ville, par ses marches et par les lieux, de préférence ouverts et vastes, qui surgissent là où on ne les attend pas.

« J’adore voir un corps perdu dans l’espace. Il y a une vulnérabilité, mais aussi plein de métaphores. C’est riche », dit-elle, assise sur un bloc de béton, quelques minutes après la représentation de Circle Variations, septième danse de Crying in Public.

Il est 9 h du matin et sur le terrain vague et rocailleux de la rue Beaubien, en marge de la Petite-Italie, viennent de danser trois hommes et deux femmes. Par des mouvements lents et banals d’abord, presque statiques, puis en marche lente, au trot et même au pas de course, ils ont avancé en dessinant une série de cercles et en se rapprochant progressivement des spectateurs assis en ligne.

Les limites de l’imagination

L’une des interprètes, Leslie Baker, semblait encore essoufflée lorsqu’on lui a parlé. Oui, les cailloux sont durs, mais il s’agit seulement de trouvter le bon équilibre pour ne pas en souffrir. Elle adore danser à ciel ouvert. « Ici, je me nourris de l’espace, du sol, du vent, des oiseaux. Au théâtre, on doit tout imaginer », dit celle qui travaille aussi en salle.

L’imagination est justement la sphère de laquelle Tedi Tafel veut s’éloigner, car « on est limité par notre imagination », et que celle-ci a aussi ses limites. La vie, croit-elle fermement, est beaucoup plus riche et se trouve même là où on ne la voit pas. Sous un tas de roches, par exemple.

« Un terrain vide, c’est beau. On pense qu’il est vide, mais il ne l’est pas. Et des espaces ouverts comme celui-ci sont de plus en plus rares, déplore la chorégraphe. Si on peut ramener l’attention du spectateur vers la beauté et la vie de cet espace, on aura fait notre job. »

Une saine spiritualité

Le titre Crying in Public est une image pour évoquer ce qu’on ne fait pas dans l’espace public. Comme pleurer ou manifester notre fragilité. Tedi Tafel veut ramener dans la rue, au quotidien, « les mystères les plus profonds de l’expérience humaine ». Un soupçon de saine spiritualité ne nous fera pas de mal, estime-t-elle.

« Je ne parle pas de religion ni de Dieu, précise Tedi Tafel. Le sacré est ici et maintenant, pas après la mort. Il n’est pas question de paradis ou d’enfer. L’institution qu’est l’Église a détruit et manipulé [tant de choses]. C’est pour ça que j’ai cherché des sous-sols d’église. Il se passe une chose en haut, mais nous, on pratique autre chose. »

Dans un terrain vague ou un parc, les danses proposées n’ont cependant rien d’une cérémonie sacrée. Les déplacements chorégraphiés se mêlent aux gestes du quotidien. Les interprètes improvisent à l’occasion, se laissent distraire par le passage d’un avion, par le bruit d’une conversation. Sans rupture de ton ; tout est dans la délicatesse des enchaînements.

Le spectateur, considéré davantage comme un « témoin », participe à sa manière à la création de l’oeuvre. Sa présence signale déjà qu’il se passe quelque chose au coeur de la vie ordinaire. La chorégraphe estime que la perception de chacun contribue à révéler l’invisible.

Le témoin est libre d’agir comme il veut. L’absence des codes habituels de la relation entre l’artiste et son public fait que les six jours, les neuf danses et les dix-huit représentations de Crying in Public se déroulent dans un grand esprit de liberté. Et à toute heure de la journée, de 8 h 15 pour les séances les plus matinales à 21 h pour les plus tardives.

Crying in Public

De Tedi Tafel, plusieurs sites à Montréal. Vendredi 14 et samedi 15 septembre, dernières journées.