«Titans»: de la folie de la création (du monde)

Le travestissement est la clé de voûte du travail du créateur Euripides Laskaridis. 
Photo: Elina Giounanli Le travestissement est la clé de voûte du travail du créateur Euripides Laskaridis. 

Pour son premier passage au Québec, le créateur grec Euripides Laskaridis arrive au Festival TransAmériques avec le duo Titans pour corps, masques, micros et capharnaüm. Titans, comme les dieux originels, comme ces six enfants mythologiques mâles d’Ouranos et de Gaïa.

Et « Titan », comme nom propre, nous dit Le Robert historique, mot sans origine étymologique connue mais qu’on pourrait rapprocher de titainontas, « tirant, arrachant ». C’est exactement ce que fait Euripides Laskaradis : il tire, arrache d’un peu de tout qui n’est toujours que presque rien — rangées de lumières, larges plaques de styromousse, perruques, fer à repasser, fleurs en plastique, papier doré — de quoi faire un univers. Des univers, en fait, absurdes et iconoclastes, puisque c’est par accumulation de sketchs, souvent terminés par une abrupte rupture, qu’un portrait plus large se compose. Il règne sur la scène un côté laboratoire de garage, « Do It Yourself », contredit par la précision minutée de plusieurs interventions.

Ce n’est pas de la danse, pourtant le corps est la matière — incluant la voix. On pense à du clown très contemporain, porté par la naïveté fofolle du personnage féminin. Ce serait plutôt du bouffon, au sens très large, sans le côté politiquement abrasif que peut prendre parfois ce rôle — et que Laskaridis endossait davantage dans son précédent et plus radical Relic.

Le travestissement (« du latin trans, poursuit Le Robert, exprimant la transformation, et vestire, vêtir ») est la clé de voûte du travail de Laskaridis. Travestissement du corps, à force de prothèses faciales et protubérances corporelles ; de la voix, muée du grave à l’aigu ; de tous les sons (Kostiv Pavlopoulos, avec talent) ; de l’espace, par les nombreux accessoires ; des accessoires, en les brisant, les détournant de leur usage, les dévalorisant du sens scénique dont ils ont été d’abord investis.

Cette femme (Laskaridis), très enceinte, crée et détruit d’une même joyeuse foulée, jacassant sans paroles dans un communicatif sabir. Elle est accompagnée d’un homme-ombre, un machiniste-personnage (Dimitris Matsoukas). Mais c’est elle qui brille au coeur de ce monde, elle qui, dans des folies de création, l’invente. Ses miettes deviennent neige, une flûte serpentin y déclenche des avalanches, un jeu nerveux devient tremblement de terre. Les images, souvent amusantes, se défont et s’enchaînent sous nos yeux, sans tracer de narration, mais sans perdre le spectateur en chemin. Ce déferlement de créativité et de ruptures ravit. Il y a là tant d’idées, et c’est une des clés qui font de Titans un spectacle à la fois contemporain et très accessible. Critique, on finit par se demander s’il n’y a pas surabondance, jusqu’à changer une expérience en consommation. Les rares moments de durée par contraste sont délicieux, et Laskiridis gagnerait à l’oser davantage, et plus souvent. Comme à resserrer certaines transitions. Mais on retrouve devant ce travail, unique en son genre et qui ne ressemble à rien d’autre, quelque chose qui ressemble aux premiers émerveillements de l’enfant au théâtre, devant la transformation, l’illusion, l’invention. C’est précieux.

La scène finale, qui apparaît en un énième renversement, rebute d’abord par l’amalgame galvaudé, après tant d’originalité, qu’elle semble faire entre maternité et création. Jusqu’à ce que, clignant des yeux, on se souvienne que la mère ici est jouée par un homme. Et qu’on réalise soudain à quel point il est rare, rarissime même, qu’on voie un homme parler de la maternité, au « je », prendre littéralement le sujet à corps, l’incarnant, ici avec drôlerie, débordement, excès, et respect. Cette audace-là, dans Titans, bien que plus discrète, est aussi importante que celle prise avec la forme. Chapeau.

Titans

De et avec Euripides Laskaridis, avec Dimitris Matsoukas, à l'Usine C, jusqu'au 31 mai.