«Empathie kinesthésique»: deux études autour de l’effet humain

«Night Owl» est une expérience plus qu’un spectacle.
Photo: David Wong «Night Owl» est une expérience plus qu’un spectacle.

C’est une soirée à double effet. Comment des humains peuvent-ils s’aider à s’ouvrir, presque se guérir les uns les autres ? Quand ils s’y exercent, leurs gestes sont-ils alors contagieux ? semble se demander la chorégraphe Annie Gagnon dans Rituel géométrique. Et quelle humanité peut émaner d’effets de son et lumière ? s’interroge ensuite le Collectif Cha à travers l’expérience Night Owl. Le programme double Empathie kinesthésique de Tangente propose ainsi deux études autour de l’effet humain.

Il reste rare qu’on sorte, spectateur, d’un spectacle où les effets sons et lumières nous laissent une impression d’humanité, de porosité telle qu’ils nous laissent quitter la salle un peu plus mou, adouci. C’est ce qui se produit à la suite de Night Owl. Une expérience plus qu’un spectacle : on entre par petits groupes, à même la scène presque plongée dans le noir, où sur un vrombissement électronique (David Albert-Toth, habituellement à la danse ou la co-chorégraphie, qu’on découvre comme concepteur sonore) on est invité à s’asseoir par terre, peut-être à s’étendre, yeux au plafond.

Dans cette pénombre, une créature, femme, porte un masque — presque une armure — de petites lumières scintillantes. Elle s’avance lento vers le mur blanc, ferme et ouvre bras et griffes, déploie d’un micromouvement un nouvel éventail d’ombres, de silhouettes ou de définitions lumineuses. Tout lento. Si lento que, lorsqu’elle se retourne ensuite et plonge dans le banc de spectateurs pour s’approcher, tout près, de l’un, il lui suffit d’un instant pour coucher au sol, par une douceur délicieuse à voir, celui-là même qui, hypnotisé, semble de prime abord récalcitrant. Suivent des jeux de projections surgis du plafond où l’on se perd comme regardant aux cieux des nuages, et les fausses étoiles des lumières projetées. On se croirait à la Société des arts technologiques, on est à Tangente.

Si «l’effet machine» ressurgit par moments, le contre-emploi de voir des effets scénographiques, habituellement « effets de l’ombre », en moteurs dramatiques principaux est efficace, et ici abouti. On questionnera la jauge de la salle : le nombre de spectateurs est trop grand pour que chacun puisse prendre ses aises et s’étendre au sol comme la proposition l’appelle. Si la proximité reste intéressante (car la relation à nos voisins change au fil de la pièce, et on se met à se rapprocher imperceptiblement d’inconnus), le manque de visibilité est problématique, surtout pour la très belle partie des « mises au sol ».

Photo: Marjorie Guindon

Avec Rituel géométrique, Annie Gagnon est dans une tout autre recherche, et les titres sont aussi parlants que lors de Lapin Samouraï, vu à Tangente en 2010. Si l’aspect visuel demeure encore aujourd’hui important, la recherche sensorielle prend cette fois largement le dessus, avec sa part de complexité. Sur un plancher en forme d’octogone, une structure de diamant pendant du plafond, quatre interprètes (un seul homme) sont dans des rapports sensoriels intenses, qu’ils se touchent ou non.

Rituel ? Invention de magies personnelles ? Jeu étrange ? Ce ne serait alors pas au docteur qu’ils joueraient, mais à se guérir, à s’aider les uns les autres à s’ouvrir. Il y a là, et surtout au début de la pièce, de très beaux moments. Importants, par l’importance que prend l’écoute gestuelle (très fine, mais qui se fait sans alourdir l’espace), par la grande sensualité pas sexuelle (sinon dans l’oeil qui regarde, et c’eut pu être intéressant d’explorer davantage cet aspect), par la manière discrète, mais soudée d’être ensemble (les quatre danseurs étant, sans fusion, dans une visible symbiose).

En oscillant ensuite entre « l’application des formes » et des moments soudainement très chorégraphiés, la composition s’égare. Elle perd surtout en mystère, s’adonne à du déjà-vu, et l’espace laissé jusque-là au spectateur s’étiole. Comme si la chorégraphe, alors, ne faisait pas confiance au mystère de sa propre pièce, qui officiait, subtilement, mais certainement, jusque-là. Est-ce parce que l’empathie, la spécificité de présence que semble chercher Annie Gagnon cohabitent mal avec l’idée même d’une « écriture chorégraphique » ou d’une mise en forme ? La question est intéressante.

À noter que ce programme double est d’une grande cohérence, pensé presque par une seule équipe, où chacun tient un rôle différent. La chorégraphe de la première pièce est interprète de la seconde. Les créateurs lumières de la seconde sont concepteurs pour la première. Une belle unité se dégage.

Rituel géométrique

Une chorégraphie d’Annie Gagnon avec Geneviève Boulet, Sonia Montminy, David Rancourt et Arielle Warnke St-Pierre. Scénographie et lumières : David-Alexandre Chabot et Paul Chambers

Night Owls

Installation et performance du Collectif Cha (David-Alexandre Chabot et Paul Chambers), avec Annie Gagnon.