La fin d’une aventure fulgurante

Édouard Lock a rencontré les médias mercredi pour « dire au revoir et merci » à tous ses collaborateurs.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Édouard Lock a rencontré les médias mercredi pour « dire au revoir et merci » à tous ses collaborateurs.

La communauté de la danse est en deuil. La La Human Steps (LHS), la compagnie qui a hissé cet art au rang de rock star mondiale et a mis Montréal sur la carte chorégraphique, s’est résignée à mettre la clé sous la porte après avoir tenté de se relever des lendemains de sa tournée déficitaire de 2011-2012.

Y a-t-il encore de la place dans notre société pour les grands artistes qui oeuvrent sans compromis ? La question rôdait parmi les membres du milieu rassemblé pour la sombre annonce. « C’est immensément triste », affirmait pour sa part la directrice générale du Regroupement québécois de la danse, Lorraine Hébert. Sur les réseaux sociaux, on témoignait du « choc » esthétique provoqué par l’entrée en scène de LHS dans les années 1980. Le site de David Bowie a relayé l’annonce en ajoutant du visuel de l’époque de sa collaboration avec la troupe.

« Ce sont de grandes amitiés et de grands amours que j’ai eus dans cette compagnie, a raconté au Devoir, avec beaucoup d’émotion, Louise Lecavalier, muse du chorégraphe Édouard Lock pendant 18 ans au sein de LHS. Édouard a une candeur, c’est un poète, un étrange, une beauté particulière, pleins de choses en lui qui m’ont permis de rester là et de développer ce que j’avais à développer comme artiste. »

Après avoir semé la nouvelle dans une élégante lettre épitaphe sur site de LHS, Édouard Lock, a convoqué les médias mercredi pour « dire au revoir et merci » à tous ses collaborateurs, subventionneurs, publics et créanciers pour ses « 35 années de formidables paradoxes ». Il n’en était pas à son premier déficit, mais celui-ci, dans le contexte d’austérité globalisé, s’est avéré « insurmontable », a-t-il expliqué sans atermoiement. Il a qualifié sa dernière tournée de « tempête parfaite », où plusieurs éléments (blessures, délais, représentations déplacées et l’euro qui dévaluait les contrats…) « ont fait déraper la situation », le menant à réhypothéquer puis à vendre sa maison pour rembourser ses dettes.

Dans la foulée, les différents bailleurs de fonds ont massivement réduit le montant des subventions accordées à LHS. Et aucune garantie financière au-delà de 2015 ne lui permettait d’engager de nouveaux contrats pour les danseurs et de nouvelles ententes de coproductions étrangères qui assurent une large part du budget de la troupe. « Mon mandat est de créer de l’art, pas de survivre. »

 

Riche influence

Remarqué au sein du Groupe Nouvelle Aire, lancé avec Lily Marlène dans la jungle, propulsé sur la scène mondiale avec Human Sex, Édouard Lock a forgé une écriture chorégraphique complexe, d’une physicalité extrême, exécutée à une vitesse foudroyante, avec toujours cet arrière-fond sombre, un peu tragique, qui reflète si bien notre monde contemporain. Même en embrassant l’esthétique du ballet à la fin des années 1990, il en a exacerbé les possibilités techniques et la virtuosité en les distortionnant.

Plus que la danse seule, c’est toute la signature visuelle et sonore de ses oeuvres qui a marqué l’imaginaire chorégraphique : le superbe travail filmographique, projeté en complément au mouvement vivant, les compositions musicales de haut vol, d’Iggy Pop à Gavin Bryar, livrées en direct sur scène, les scénographies monumentales. L’interdisciplinarité qu’on vante aujourd’hui était déjà en germe. « La compagnie représentait un désir de recherche et de changement esthétique », résume Lock.

Dans son sillage, de nombreuses compagnies à travers le monde ont développé une danse où le corps et le mouvement sont poussés à leurs limites pour en tirer une lecture de la condition humaine, comme le DV8 Physical Theater ou Ultima Vez.

Tendu vers l’avenir d’une prochaine création, Lock n’aborde jamais le passé. Mais mercredi, il s’est laissé aller à quelques souvenirs marquants. La révolution du genre, imprimée par l’androgynie et la physicalité de Louise Lecavalier. Les plus vénérables institutions du ballet russe et français qui saluent sa déconstruction de la danse classique. « Les problèmes financiers font-ils le poids devant une telle histoire et une telle influence artistique ? » se demande l’artiste.

Si LHS s’éteint, l’artiste, lui, est toujours vivant. « Tout ça n’a pas d’impact sur ma capacité de créer. » Il a travaillé sur plusieurs oeuvres en 2014-2015, dont un court-métrage pour une exposition portant le nom de sa mythique troupe, présentée l’hiver dernier à Rotterdam. Il s’apprête à signe l’un des chapitres du Casse-noisette contemporain commandé par l’Opéra de Paris. Et Montréal accueillera cet hiver The Seasons, pièce qu’il a créée sur la musique de Vivaldi, avec une scénographie d’Armand Vaillancourt, pour la São Paulo Companhia de Dança.

Quelques jalons de La La La Human Steps

1980 Création de La La La Human Steps (alors appelée Lock Danseurs) et présentation de Lily Marlène dans la jungle à New York

1985 Human Sex propulse la troupe sur la scène internationale

1986 Édouard Lock reçoit le prestigieux prix Bessie pour Human Sex, trois ans après celui remis à Louise Lecavalier pour son interprétation dans Businessman in the Process of Becoming an Angel

1990 Lock signe la direction artistique de la tournée mondiale Sound and Vision de David Bowie

1998 Exaucé/Salt marque le tournant vers l’utilisation du langage classique et des pointes

2002 Le film Amelia, adapté de la chorégraphie du même nom, remporte de nombreux prix

Un des "climax" [de l'histoire de La La La Human Steps], ç'a été "Human Sex", avec Marc Béland. Mais même avant, dans "Businessman in the Process of Becoming an Angel", c'était la grosse recherche précurseure à "Human Sex". Et quand Marc s'est joint au milieu du processus de "Businessman", ç'a démultiplié la chose, c'est allé plus loin. On testait toutes les limites. Il était tellement game. Il comprenait bien comment je m'impliquais dans ce travail, comment je transposais ce qu'Édouard donnait. Avec "Human Sex", on a encore poussé un cran plus loin.

2 commentaires
  • Sylvain Rivest - Abonné 3 septembre 2015 07 h 06

    Voilà qui doit plaire à harper

    ...

  • Marc Tremblay - Abonné 4 septembre 2015 21 h 59

    Un icône en anglais à Montréal

    La métropole du Québec présente de plus en plus une image anglophone.

    Le créateur de La La Steps présentera une pièce à Montréal cet hiver qui s'intitulera "The seasons" au lieu de "Les saisons".