Petit big bang chorégraphique

Frédérique Doyon Collaboration spéciale
Louise Bédard dansant le solo de Catherine Gaudet, dans «Pluton»
Photo: Claudia Chan Tak Louise Bédard dansant le solo de Catherine Gaudet, dans «Pluton»
À l’orée de la rentrée danse, une planète rebelle bifurque de sa trajectoire pour causer une collision temporelle et esthétique. Pluton croise les époques et les signatures dans des tandems improbables, du 16 au 19 septembre à l’Agora de la danse.
 

Il y a 30 ans qu’ils n’ont pas dansé ensemble. Et des danses, combien ils en ont partagé, dans ces années fin 70, début 80, alors que le paysage dansant québécois explosait !

« J’ai dansé dans les premières pièces de Ginette [Laurin] », rappelle Daniel Soulières, directeur de Danse-Cité et ex-danseur fétiche de Jean-Pierre Perreault. C’était à l’époque du Groupe Nouvelle-Aire, où les Édouard Lock, Louise Lecavalier, Daniel Léveillée ont fait leurs débuts. « On a dansé ensemble dans Joe et Rodolphe [de Jean-Pierre Perreault] », poursuit la créatrice d’O Vertigo. Les voici réunis dans un court duo signé par… la jeune chorégraphe Virginie Brunelle (Plomb, Complexe des genres, Foutrement).

Cette improbable collision de trajectoires artistiques, séparées par le fossé des décennies, des statuts (artistes établis et en éclosion) et des générations, s’opère quatre fois plutôt qu’une dans le ciel chorégraphique québécois de l’automne. Car Pluton compte aussi un solo de Catherine Gaudet interprété par une autre muse de Perreault, Louise Bédard, et un solo de Jean-Sébastien Lourdais incarné par la pionnière des approches somatiques, Linda Rabin.

S’y ajoute Cheese, faux solo de Nicolas Cantin campé par l’historienne Michèle Fèbvre, danseuse dans les années 70-80. Déjà présenté en 2013, ce fut le premier chapitre de ce vaste laboratoire intergénérationnel, imaginé en 2012 par Katya Montaignac de La 2e Porte à Gauche, maintenant décliné en quatre chorégraphies intimes. Un spectacle à forte charge symbolique, à une période où le milieu de la danse se préoccupe un peu plus de son patrimoine.

« C’est d’abord une rencontre, affirme, modeste, Virginie Brunelle, qui s’avoue aussi intimidée et stressée qu’excitée de « diriger » ses aînés et devanciers. Je me mettais des barrières que j’ai finalement franchies. » L’oeuvre qui en découle (dont Le Devoir a eu le privilège de voir un enchaînement) devient en quelque sorte un « portrait de cette rencontre » sous la forme d’un couple de complices (amoureux ?) qui a aussi des secrets plus amers.

Les premiers gestes incarnés par Laurin sont pleins de cette fureur de vivre qui a fait la marque d’O Vertigo. Et en même temps, le duo porte bel et bien l’empreinte de Brunelle et de son inlassable et fine auscultation des relations humaines, aussi belles dans leurs symbioses momentanées que dans leurs déceptions, leurs ratés, leurs non-dits.

« J’étais très emballée de voir chaque chorégraphe aller ailleurs tout en restant eux-mêmes, que ça ouvre une porte » affirme Katya Montaignac, qui mène ce projet atypique et nécessaire.

Responsabilités inversées

Ginette Laurin trouve « très agréable » de sauter la clôture pour jouer les interprètes et se prêter à d’autres écritures que la sienne. « Ce n’est pas moi qui ai la responsabilité ultime, et ça fait du bien », dit celle qui n’écarte pas les insécurités liées à ce retour à la scène — même si elle a eu des occasions de danser dans d’autres contextes ces dernières années : « Mon corps sera-t-il capable de suivre ? », s’est demandé la chorégraphe qui a cessé de danser dans ses propres pièces en 1985.

« On a eu une longue liste de doléances, dit Katya Montaignac en riant. Et pourtant, tout le monde s’est prêté au jeu avec enthousiasme. J’ai été impressionnée par leur ouverture, leur disponibilité. »

Daniel Soulières a rencontré Virginie Brunelle sur le plateau de Duels d’Hélène Blackburn il y a quelques années. Et la figure du duo ne réunit-elle pas naturellement Laurin, qui en a fait la ligne de force de son répertoire, et Brunelle, dont le petit corpus a pour noyau dur de perpétuels enlacements-confrontations à deux ? La fracture générationnelle est peut-être plus virtuelle qu’on ne le croit…

Mention à Tangente

Chapeau à l’autre diffuseur spécialisé en danse, Tangente — plus consacré aux artistes émergents — pour son alléchant programme de saison. Nos morceaux choisis comptent notamment la nouvelle oeuvre-installation de Peter Trosztmer, #Boxtape (16 au 20 octobre) ; 4 OR (3 au 6 décembre), la suite des aventures créatrices de Manuel Roque — dont le solo Data a fait un tabac au dernier FTA et avant cela, à l’Usine C — et une cocréation de Maria Kefirova et Hanako Hoshimi-Caines, Paradise (19 au 22 octobre).

Insolation 

S’il faut nommer un incontournable des grandes scènes, on choisit le Britannique Hofesh Shechter. Perturbant et jubilatoire, il revient faire trembler les planches de ses discordances et ses unissons. L’étrange tribu de Sun sonde de nouveau les rapports entre individus et corps social. Ce qu’on perçoit beau et bon peut nous faire si mal… Au Théâtre Maisonneuve, du 5 au 7 novembre.

D'autres clins d'oeil à l'histoire

C’est sous l’égide de trois maîtres du ballet contemporain que nous revient le Ballet national du Canada. William Forsythe rend hommage à Balanchine dans The Second Detail et Marco Goecke revisite l’oeuvre initiale de Michel Fokine (1911) dans Spectre de la rose. L’ingénieux Wayne McGregor, déjà invité par Danse Danse, complète le triple programme avec Chroma. Au Théâtre Maisonneuve du 1er au 3 octobre.