Guillaume Côté, la force d’une ardente patience

À 15 ans, Guillaume Côté est apprenti au New York City Ballet. À 16, il entrait au corps de ballet du Ballet national. Il s’imagine encore danser jusqu’à la quarantaine.
Photo: Aleksandar Altoni Jevic À 15 ans, Guillaume Côté est apprenti au New York City Ballet. À 16, il entrait au corps de ballet du Ballet national. Il s’imagine encore danser jusqu’à la quarantaine.

Il est tombé tout petit dans la marmite aux pas de bourrés, pirouettes et tours en l’air, en suivant les cours à l’école de danse de ses parents, au Lac-Saint-Jean. Et maintenant, à 30 ans, il est premier danseur au Ballet national de Toronto, reconnu pour son interprétation du Lac des cygnes et des pièces de James Kudelka. Il est des quelques Québécois, trop rares, à se trouver actuellement au rang de premier danseur au sein des grandes compagnies de ballet. Entretien avec Guillaume Côté.

C’est alors qu’il enseignait à l’École supérieure de ballet du Québec, à la fin de l’été, que Le Devoir a enfin attrapé Guillaume Côté. D’avoir ces jeunes devant lui le troublait alors, lui qui a quitté la maison si jeune, à neuf ans, pour aller apprendre le ballet, intensément, à Toronto, en anglais… Peut-on vraiment parler, à cet âge, d’une passion de la danse ? « Je crois que non. Tu le fais parce que tu l’as toujours fait. Ce n’est pas avant 14 ans que j’ai vu que je voulais vraiment poursuivre la danse, parce que c’est physique, athlétique. C’est en voyant White Nights [film de Taylor Hackford, avec Mikhaïl Baryshnikov], avec la chorégraphie de Roland Petit, que j’ai vraiment décidé que je voulais être danseur. Comme musicien, ton instrument - piano ou violon - est devant toi. En danse, il faut être patient, car ton instrument, c’est ton corps : il faut que tu attendes de grandir, que tu fasses tes gammes pendant des années. Pendant quatre ans, je n’ai rien fait d’autre que de la musculation, des tendus, des pliés, des pirouettes et des doubles tours, à un âge où tu veux vraiment qu’il se passe autre chose. Mais quand ça débloque, tout d’un coup, à 14 ans… t’es capable de tout faire, et tu réalises que tes cinq dernières années étaient un investissement. »


À 15 ans, Guillaume Côté est apprenti au New York City Ballet. À 16, il entre au corps de ballet du Ballet national. Après seulement un an, le directeur et renommé chorégraphe James Kudelka le fait passer, déjà, deuxième soliste. « Il m’a dit que je devais travailler plus fort. La deuxième année, James a créé un ballet pour moi : The Contract. Je me souviens d’avoir travaillé tellement, tellement fort, que c’était impossible d’avoir la grosse tête. Même en y repensant aujourd’hui, ça n’avait pas d’allure, comme rythme… »


Guillaume Côté développe alors cette force de travail exceptionnelle. Il est capable encore de passer douze heures en studio. « J’ai plus d’énergie que de contrôle. Des fois, j’en mets trop, j’essaye trop fort, je tente trop de plaire, dit-il, de son allant tout direct, sans jeu de modestie ni de prétention. Peut-être que parfois je vais oublier que le classique, c’est d’abord esthétique, et que je laisse l’émotion s’emparer de moi et que je déforme un peu ce que j’ai répété en studio pendant des heures… » Que sent-il quand il danse ? « Je sens l’oubli. C’est spécial. Danser, c’est penser très peu, dans le fond, une correction, une seule affaire à la fois. Être très patient. »

 

Le souci du détail


Il s’imagine encore danser jusqu’à la quarantaine. Après vingt ans en ballet, qu’est-ce qui a le plus changé pour lui ? « Ça fait 15 ans que je fais Le lac des cygnes partout dans le monde, dans le même costume avec les collants blancs. Une attention aux détails finit par embarquer. Quand tu réalises que ce n’est pas ce que tu fais, mais la façon dont tu le fais qui importe. Plus je vieillis, plus je me mets à regarder la manière dont un danseur touche sa partenaire, dont il parle avec son corps quand il ne danse pas. Avec le ballet, c’est impossible d’être parfait, mais cette obsession de vouloir l’être est belle. Plus tu vieillis, plus t’as de la difficulté, parce que plus t’en sais. Ça change complètement le focus. Par contre, t’es de plus en plus nerveux avant les spectacles. »


Lui qui admire comme danseurs Nicolas Leriche, Manuel Legris et Crystal Pite aimerait bien, à l’avenir, repasser par Les quatre saisons de Kudelka et faire Chroma, de Wayne McGregor. Et, grand fantasme, Le jeune homme et la mort, de Roland Petit, onéreux ballet pour deux seuls danseurs. Et qu’éviterait-il ? Il hésite, tout sourire, à donner une réponse qu’on sent venue spontanément. « Don Quichotte n’est pas mon préféré, mettons. La technique, ça va. Mais le côté spanish and sexy and hot, genre Antonio Banderas viril, je l’ai peut-être moins que le côté jeune premier élégant… »


Pourquoi n’y a-t-il pas plus de premiers danseurs venant du Québec, selon lui ? « Il y a beaucoup de Québécois qui atteignent le plus haut niveau possible, mais en création. On dirait qu’au Québec, les artistes comprennent vite qu’il faut mettre le temps en création plutôt qu’en interprétation. Mais le talent est là. »


Où se voit-il plus tard ? Il ne le dira pas, mais aimerait se faire coach, ou directeur de compagnie. Il rêverait de « plus de relations entre les Grands Ballets canadiens et le Ballet national. Des échanges de danseurs, même : ceux de Montréal pourraient faire Wayne McGregor, ou des classiques, alors que ceux du National pourraient venir danser Kylian ».


D’ici là, Guillaume Côté poursuit aussi ses débuts chorégraphiques, salués déjà de quelques prix. Il continue à jouer de la musique, du piano, signant parfois les partitions de ses danses. Et on pourra le voir, si on fait le détour par Toronto, au Ballet national, dans la reprise d’Alice in Wonderland, où il interprètera le Valet de coeur du 10 au 25 novembre.