Les trois temps de BJM Danse

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	La pièce de groupe Harry aborde les conflits — de cultures, de genres, de nations — qui construisent la vie humaine, au rythme des musiques jazz, du folklore israélien et du klezmer.</div>
Photo: Gregory Batardon
La pièce de groupe Harry aborde les conflits — de cultures, de genres, de nations — qui construisent la vie humaine, au rythme des musiques jazz, du folklore israélien et du klezmer.

Passé, présent, futur. Les Ballets jazz de Montréal (désormais BJM Danse) voit grand et embrasse toutes ses vies avec ce thème marquant son 40e anniversaire. Vrai que peu de compagnies québécoises peuvent se vanter d’avoir vécu aussi longtemps.

Fondée en 1972 dans l’atmosphère électrisante post-Expo 67, la troupe a surfé sur une franche popularité jusqu’à frapper un mur dans les années 1990. Effet de mode passé? Arrivée en force de la nouvelle danse? Quoi qu’il en soit, sa vitalité renouvelée sous l’égide de son directeur actuel, Louis Robitaille, en fait la deuxième plus ancienne troupe du Québec, après les Grands Ballets canadiens. De quoi célébrer.


Après le livre Les Ballets jazz de Montréal. Au gré des rencontres depuis 40 ans et la petite exposition multimédia lancés la semaine dernière, voici le temps venu de fêter sur les planches. Trois pièces tenteront de saisir l’esprit passé, présent et futur de la dynamique troupe: Fuel de Cayetano Soto, Closer de Benjamin Millepied et Harry de Barak Marshall.


Le thème, «on le voit dans des références, des clins d’oeil ; les chorégraphes invités connaissent la compagnie», explique Louis Robitaille, rappelant que la démarche de création des BJM implique toujours des ateliers-laboratoires où les chorégraphes pressentis viennent tester la chimie avec les danseurs et l’esthétique de BJM.


«Cayetano nous a menés sur la piste la plus audacieuse et la plus portée sur l’avenir», dit-il. Oeuvre abstraite pour neuf danseurs, Fuel carbure au rythme fou de la vie contemporaine. Le jeune chorégraphe espagnol s’est inspiré d’une pièce pour orchestre à cordes, de ses cliquetis et stridences pour évoquer la curieuse aliénation de notre temps.


Dans une veine vraiment plus classique et épurée, «toute en grâce et en harmonie», précise le directeur, le duo Closer est un cadeau du chorégraphe français Benjamin Millepied à la compagnie montréalaise. La pièce a été créée en 2006 sur Mad Rush de Philip Glass, entre autres pour la danseuse Céline Cassone, artiste invitée aux BJM depuis 2008.


Barak Marshall «réunit les trois temps de la vie de la compagnie, estime M. Robitaille. Il fait plein de clins d’oeil au passé de la compagnie.» En même temps, il met ses artistes «au défi, les amène à s’exprimer verbalement, dans une interprétation théâtrale». La pièce de groupe Harry aborde les conflits — de cultures, de genres, de nations — qui construisent la vie humaine, au rythme des musiques jazz, du folklore israélien et du klezmer.


Né en Israël, Marshall grandit à Los Angeles et ne suit pas de véritable formation de danseur. «Ce qui le rend intéressant. Et il a une gestuelle particulière et une énergie viscérale propre à Israël.» Fils d’une danseuse du Yémen, il admire aussi l’oeuvre de Pina Bausch et se range clairement du côté d’une danse-théâtre expressive qui veut faire jaillir l’émotion.

 

La tournée dans l’ADN


Un Français, un Isréalo-Américain et un Espagnol pour célébrer la longévité d’une troupe québécoise? La question, quoi-que prévisible, gêne le directeur, qui avait en effet prévu une chorégraphie signée d’un chorégraphe… canadien, Wen Wei Wang. Mais les aléas de la création et de la diffusion ont fait qu’il n’a pu la mettre au programme de la soirée montréalaise. Night Box reviendra assurément à Montréal, promet M. Robitaille.


Et il insiste sur le fait que BJM a toujours «encouragé les talents de la communauté». Sa naissance est intimement liée à Montréal, à la «formidable» époque post-Expo, comme le rappelle la cofondatrice Geneviève Salbaing, du haut de ses 90 ans. Son baptême scénique passera d’ailleurs par Jérémie, un ballet narratif de la cofondatrice Eva von Gencsy réunissant le dramaturge Marcel Dubé et le compositeur Lee Gagnon. Et les décennies suivantes feront la part belle aux James Kudelka et Dominique Dumais, plus récemment aux Crystal Pite et Azure Barton, que BJM a parfois mis sous le radar international. Et qui se souvient que Benoît Lachambre a créé J’freak assez en 1980 ?


Ironiquement, ce doux reproche illustre parfaitement le parcours de cette compagnie qui doit sa survivance en grande partie aux tournées hors Québec. «La tournée est inscrite dans son ADN», écrit le collègue journaliste Michael Crabb, qui signe le texte du livre des BJM.


Dès sa création, la joie contagieuse de la danse jazz s’est vite répandue à travers le pays où ses artisans offrent aussi des cours. Cette énergie pétillante demeurera un trait distinctif de la compagnie, à la fois lié au charisme de ses danseurs et à la musique jazz qui la définira pendant le règne de Mme Salbaing.


La passation des pouvoirs, doublée d’un essoufflement de la mode créée par BJM, sera toutefois semée d’embûches. «Ç’a été compliqué de me remplacer, confie la dame avec un mélange de franchise et de fierté. Finalement, est arrivé Louis, il n’était pas excité du tout par le jazz, et ça ne m’a pas fait plaisir. Mais ça marche très bien. Dans son genre, Louis fait un travail formidable.»


La compagnie compte à ce jour quelque 120 oeuvres à son répertoire.

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13 danseurs composent la troupe : Christina Bodie, Antonios Bougiouris, Céline Cassone, Kevin Delaney, Christian Denice, Alyssa Desmarais, Youri De Wilde, Alexandra Gherchman, James Gregg, Alexander Hille, Morgane Le Tiec, Andie Masazza et Brett Taylor.

 

Temps forts et temps durs

1972 Création des Ballets jazz contemporains par Geneviève Salbaing, Eva von Genscy et Eddy Toussaint, qui quittera le navire 18 mois plus tard. « C’était la folie à l’époque, les classes étaient bondées », se souvient Louis Robitaille invité comme apprenti dès 1974.

 

1975 L’entêtement de Geneviève Salbaing conduit la troupe à se produire au Festival international de danse de Venise, dirigé par Maurice Béjart. Un tremplin.

 

1978 Départ d’Eva von Gencsy. Geneviève Salbaing prend les rênes de la troupe rebaptisée Les Ballets jazz de Montréal.

 

1987 15e anniversaire et millième représentation des BJM, célébrés à Paris avec Deuxième création du chorégraphe argentin Mauricio Wainrot, devenu un fidèle collaborateur de la troupe.

 

1992-1998 Salbaing quitte ses fonctions. Succession de directeurs : William Whitener, Yvan Michaud, Mauricio Wainrot précéderont Louis Robitaille.

 

2012 BJM fête ses 40 ans et est la seule troupe de danse à représenter le Québec, invité d’honneur du Festival Cultural de Mayo à Guadalajara.