Le corps dans tous ses éclats

Soula Trougakos participera aux performances en direct tous les soirs avec Brian Webb, Sophie Breton, Robin Poitras et Marie Brassard, pour donner vie à l’exposition installée dans la galerie de l’UQAM.
Photo: Michael Slobodian Soula Trougakos participera aux performances en direct tous les soirs avec Brian Webb, Sophie Breton, Robin Poitras et Marie Brassard, pour donner vie à l’exposition installée dans la galerie de l’UQAM.

Depuis 2004, la chorégraphe Isabelle Van Grimde mène des entrevues de fond avec des artistes et intellectuels sur la vaste, très vaste, question du corps. À l’occasion du Festival TransAmériques, elle a mis toute cette « matière » (y compris son propre travail de recherche, de réflexion et de création) à la disposition de plasticiens, d’architectes-scénographes et d’un compositeur afin de créer Le corps en question(s), exposition-installation dans laquelle s’insèrent cette semaine des performances de danse en direct. Entretien avec la chorégraphe-commissaire.

Pourquoi avoir entrepris une démarche de recherche aussi vaste ? « Le corps est un mystère, écrit-elle dans un échange de courriels avec Le Devoir. Matière première de mes oeuvres chorégraphiques, il a d’abord été mon instrument et s’est peu à peu imposé comme sujet. Sujet d’autant plus passionnant que les profondes mutations sociales, culturelles et technologiques qui bouleversent les sociétés modernes affectent notre façon de le conceptualiser et de le lire. J’ai alors ressenti un immense besoin de savoir comment il était perçu et vécu, non seulement par d’autres chorégraphes et danseurs, mais aussi par des spécialistes d’autres disciplines. »


Les entrevues menées au gré de ses tournées, avec des artistes, des écrivains, des scientifiques, des infirmières et des médecins, des sociologues, des anthropologues et des historiens, ont d’abord alimenté son propre parcours artistique. « Il y avait des questions d’ordre philosophique, comme celle de la séparation du corps et de l’esprit, d’autres portant sur le corps sur scène, ou le futur du corps : l’impact des récentes découvertes de la science et des nouvelles possibilités de la technologie sur l’évolution de la nature humaine et sur l’évolution de notre perception du corps ; les théories transhumaines et les questions qu’elles soulèvent quant à la possibilité de l’immortalité et de ses conséquences ; le corps et ses représentations médiatiques ; le corps intime… »


Dialogue


Dès lors, ses pièces, toujours en dialogue étroit avec la musique, s’imprègnent de cette lecture protéiforme du corps, notamment en prenant la forme de l’oeuvre ouverte. Les chemins de traverse (2005), par exemple, est livré soir après soir avec des musiciens et des compositeurs différents.


Puis, la recherche personnelle se mue en impétueux désir de partage, pour élargir les perspectives du corps et de la création. Naissent alors Perspectives Montréal (2007), Duo pour un violoncelle et un danseur (2008) et Bodies to Bodies (2010). Pour Le corps en question(s), elle ouvre un forum en ligne où elle met tout le matériel des entrevues, une bibliographie, des vidéos (de ses propres chorégraphies), des articles à la disposition d’artistes qu’elle invite à créer à partir de ces matières.


« Plusieurs idées et thèmes qu’Isabelle nous a transmis ont influencé notre travail », explique Sean Caulfield, à propos de Of the Named Substances, installation de dessins et de sculptures évoquant le corps outil de demain), réalisée en trio avec Blair Brennan et Royden Mills. Notamment « l’impact des technologies biomédicales sur les perceptions contemporaines du corps». «Les réponses du public aux recherches génétiques et sur les cellules souches sont souvent polarisées avec des réactions pleines d’espoir à un extrême du spectre et très apeurées à l’autre.»


La démarche prend aujourd’hui une ampleur qu’Isabelle Van Grimde n’envisageait pas, dont « les ramifications dépassent largement la danse et l’art », dit-elle en entrevue. Des universités (notamment l’Université de l’Alberta) se sont jointes au projet. Des bioéthiciens, des écrivains, des historiens de l’art gravitent autour. Une publication hybride, entre catalogue d’exposition et collection d’essais, devrait voir le jour. Un projet en perpétuelle transformation, comme ce corps qui en est l’objet et le sujet.


Et la danse ? Elle sera partout, tout le temps, dans l’esprit. « Après avoir été exposé aux chorégraphies d’Isabelle, quelque chose de très subtil a changé dans ma pratique du dessin, dans ma manière d’approcher le geste, la composition ou la structure », confie Sean Caulfield. Mais elle sera surtout vivante tous les soirs cette semaine à travers des performances (signées Van Grimde) portées par les corps jeunes et vieux de Soula Trougakos, de Sophie Breton, de la comédienne Marie Brassard et de deux pionniers de la danse canadienne, Robin Poitras et Brian Webb.