«Emily the Criminal», la spirale de l’endettée

Aubrey Plaza, reconnue pour son sens  du comique grinçant.
Roadside Attractions and Vertical Entertainment Aubrey Plaza, reconnue pour son sens du comique grinçant.

Environ 40 millions d’Américains traînent de lourdes dettes d’études, pour une somme globale qui approcherait 1700 milliards. Pas étonnant que le phénomène soit devenu un véritable enjeu politique aux États-Unis et que l’administration de Joe Biden sente une forte pression pour changer la donne.

Parce qu’il a lui-même traîné ce type de dette, et enfilé les petits boulots pour la rembourser, John Patton Ford sait de quoi il parle dans son premier long métrage de fiction, Emily the Criminal, mettant un visage sur cette réalité brutale.

Elle prend ici des accents parfois violents, illustrant à quel point personne n’est épargné, surtout si l’endettée en question n’a même pas obtenu son diplôme, et traîne aussi — on pourrait même dire : surtout — un juteux casier judiciaire.

Une fois encore, les erreurs de son passé reviennent hanter Emily (Aubrey Plaza) lorsqu’elle tente de décrocher un emploi : l’entretien d’embauche qui s’annonçait prometteur se transforme encore en tribunal d’inquisition.

C’était pourtant sa chance de faire autre chose que de livrer des repas pour un traiteur aux quatre coins de Los Angeles. Elle est si désespérée qu’elle songe retourner vivre là où elle a grandi, au New Jersey, elle qui en a gardé l’accent, de même que l’attitude frondeuse.

Cela finira par la servir lorsqu’un collègue lui refile un numéro de téléphone pour gagner rapidement un peu d’argent, et ce supposément sans trop d’efforts. Une fois sur place, Emily réalise qu’il s’agit d’une organisation plutôt bien huilée, spécialisée dans le clonage de cartes de crédit, dirigée par Youcef (Theo Rossi) et son cousin Khalil (Jonathan Avigdori).

Malgré quelques petites erreurs de débutante — dont celle de voler une casquette dans le même magasin où l’on s’apprête à « acheter » un dispendieux téléviseur —, Emily tire plutôt bien son épingle du jeu, la plaçant peu à peu dans les bonnes grâces de Youcef.

L’escroquerie, la seule issue ?

Aspire-t-elle à une carrière et à une vie à la Bonnie & Clyde ? Pour cette ancienne étudiante en arts visuels et dont les ambitions personnelles ne sont pas si élevées, le but est d’abord de laisser un travail aliénant, des colocataires indifférents et d’éponger une dette de 70 000 $.

Croyant encore qu’elle peut y parvenir dans la légalité, elle obtient un rendez-vous avec la patronne d’une agence de marketing (Gina Gershon, éclatante d’arrogance), moment d’humiliation où on lui offre un stage non rémunéré à durée indéterminée ; aussi bien dire moins que la charité.

Rien de particulièrement spectaculaire n’accélère la transformation insidieuse de cette héroïne, incarnation d’une Amérique supposément privilégiée. Elle représente plutôt sa face banale, se confondant avec le caractère métissé d’une ville scintillante mais impitoyable et d’une société où l’exclusion relève de la routine. Emily the Criminal en expose les contours détestables, dont ce profond mépris à l’égard des gagne-petit.

Ceci ne fait pas pour autant de John Patton Ford un potentiel remplaçant de Ken Loach (lui aussi avait écorché l’image de Los Angeles, no man’s land des droits des travailleurs dans Bread and Roses), mais sans aucun doute un artisan doué pour les suspenses à caractère humain. Il a d’ailleurs choisi le bon numéro en entraînant Aubrey Plaza dans l’aventure, reconnue pour son sens du comique grinçant (Parks and Recreation, Ingrid Goes West), et qui ici fait merveille en trentenaire sans boussole ni repères.

Sa moue désabusée, qu’elle affiche en toutes circonstances, révèle une lassitude trop bien connue chez ces éclopés de l’endettement exponentiel. Emily the Criminal pourrait bien devenir leur manifeste, ou leur mode d’emploi pour essayer de s’en sortir…

Emily the Criminal

★★★ 1/2

Thriller de John Patton Ford. Avec Aubrey Plaza, Theo Rossi, Jonathan Avigdori, Gina Gershon. États-Unis, 2022, 93 min.

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