À corps éperdu

La réalisatrice Danielle Arbid
Photo: Lili Renée La réalisatrice Danielle Arbid

Ces dernières années, l’univers littéraire d’Annie Ernaux a trouvé sa juste place au cinéma. L’événement, d’Audrey Diwan, consacré à Venise en 2021, n’adaptait-il pas un de ses romans autobiographiques ? Vraie radiographie des rapports humains et amoureux, l’oeuvre entière de cette Française constitue une plongée sans complaisance ni parti pris dans des psychés tourmentées.

Danielle Arbid (Un homme perdu, Peur de rien), marquée par la lecture de Passion simple, d’Ernaux, en 1991, a porté aussi ce récit au grand écran, avec la même absence de honte et de jugement que l’écrivaine face à l’amour fou. Et pour s’y référer, la cinéaste prit appui sur la voix hors champ de l’héroïne. « À partir du mois de septembre de l’année dernière, je n’ai rien fait d’autre qu’attendre un homme », dit-elle.

La femme au centre de l’action : Hélène, enseignante (Laetitia Dosch) qui tombe dans les bras d’un beau Russe, Alexandre (le danseur étoile, également acteur, Sergueï Polounine), marié et pro-Poutine, au service d’oligarques, à mille lieues de ses propres positions. Quand le ténébreux étranger est en France, elle ne vit que pour ses étreintes et va même le retrouver à Moscou.

Elle est désinhibée et possède une vision de la femme différente de celles des Françaises de souche. Étant d’abord photographe, Danielle pense par ailleurs en termes de cadre et de lumière. Son envie de dire des choses inattendues se double d’une quête esthétique.

« Dès sa sortie, j’avais offert le livre à beaucoup d’amis, évoque la cinéaste. J’y voyais un état des lieux, un inventaire de la passion amoureuse, là où l’on perd pied. » À l’époque, le livre avait suscité la controverse, car écrit par une femme de gauche revendiquant sa sexualité hors des cadres.

Laetitia Dosch, actrice de Jeune femme et de La bataille de Solferino, lancée à corps perdu dans cette aventure, le rappelle : « Dans le livre, il n’y avait pas de scènes érotiques, mais avant tout d’attentes. Danielle Arbid en a placé huit, tournées d’une manière précise, ici de façon juste sexuelle, là avec amour, ailleurs le montrant plus froid qu’elle. C’était chorégraphié. Une chance que je travaillais avec un danseur. Et un danseur aussi respectueux de sa partenaire. »

Aux yeux de l’interprète, les origines de Danielle Arbid, née au Liban, servent le propos et le climat de Passion simple. « Elle est désinhibée et possède une vision de la femme différente de celles des Françaises de souche. Étant d’abord photographe, Danielle pense par ailleurs en termes de cadre et de lumière. Son envie de dire des choses inattendues se double d’une quête esthétique. Elle a tourné Passion simple en pellicule (16 mm). Ce qui est très rare en France. »

La cinéaste se montrait ravie par son duo d’interprètes capables de s’abandonner, tout en s’ancrant dans la rigueur du rôle. Mais elle salue d’abord le courage de l’écrivaine, qui avait pu sans affects décrire la soumission d’une femme amoureuse. Danielle Arbid s’est approprié son récit. « Annie Ernaux m’a dit : “Brisez le livre. Mettez-le en pièces.” Ça m’a excitée. L’important était de faire un bon film. En cherchant un pendant à la passion d’Hélène, je lui ai inventé un fils. Et j’avais besoin de scènes d’amour charnel, là où elles manquaient. Quand on lit un livre, on peut fantasmer. Ensuite, j’ai scénarisé le tout en six mois à l’aveugle, en oubliant le récit à sa source. »

Mais la partie n’était pas gagnée. Ce film, elle n’arrivait pas à le financer et il n’a pas reçu l’appui des télévisions françaises. Passion simple fut conçu avec un très maigre budget. Cela ne l’empêcha pas d’atterrir en Sélection officielle à Cannes en 2021. « Il fallait le situer aujourd’hui en montrant que tomber amoureux est universel et intemporel. Alexandre tente de fuir et, à la fin, Hélène a le courage de l’affronter. On épouse son point de vue à elle, mais le mystère du sentiment amoureux demeure », estime Danielle Arbid.

Elle avait commencé l’écriture du scénario en 2016, avant l’avènement du mouvement #MoiAussi, qui redéfinissait les perspectives amoureuses et les rapports de force entre les sexes. « Mais qu’est-ce que le féminisme ? demande la cinéaste. Un monde de femmes qui ont la tête haute et qui montrent leurs faiblesses. Si on ne peut pas vibrer et s’oublier, à quoi bon vivre ? Dans bien des oeuvres littéraires, la perte de contrôle déchaîne les passions folles. Mais il y a très peu de films charnels. Et on traverse une vague de puritanisme. En sortant de cette crise également sanitaire, on va mesurer notre chance de pouvoir s’embrasser et s’enlacer. Je pense qu’il y aura plus de films sur le toucher après Passion simple. »

Le film Passion simple prendra l’affiche le 19 août partout au Québec.

 

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