Louise Portal au temps des hommages

Louise Portal, rencontrée chez elle, au Saguenay. L’actrice recevra un prix Iris hommage pour l’ensemble de sa carrière au Gala Québec cinéma, dimanche soir.
Photo: Tom Core Le Devoir Louise Portal, rencontrée chez elle, au Saguenay. L’actrice recevra un prix Iris hommage pour l’ensemble de sa carrière au Gala Québec cinéma, dimanche soir.

Louise Portal s’est imposée comme l’une des actrices phares du cinéma québécois. Après cinquante ans passés à briller au grand écran, voici qu’elle sera honorée par le Gala Québec cinéma d’un prix Iris hommage pour l’ensemble de sa riche carrière : l’occasion idéale pour un entretien à coeur ouvert. Pour le compte, le nom « Louise Portal » et l’expression « à coeur ouvert » sont des synonymes. Transparence oblige, il faut dire que Louise est une sorte de fée marraine pour l’auteur de ces lignes. Entrevue sur le ton de la confidence, donc.

Quel est ton premier souvenir en lien avec le cinéma ?

Je me souviens très bien d’être allée voir avec ma sœur Pauline [Lapointe] L’attrape-parents (The Parent Trap ; 1961), des studios Disney, au cinéma Impérial, à Chicoutimi. C’était l’histoire de jumelles, comme nous, alors ça m’a parlé. C’était la première fois que je pouvais m’identifier à un personnage de jumelle dans un film. Par la suite, il y a eu Jules et Jim… Jeanne Moreau est devenue mon modèle, mon idole. Des années plus tard, François Truffaut m’a écrit une belle lettre après avoir lu mon premier livre : elle se trouve en préface de mon roman L’actrice.

Enfant, est-ce que c’était l’un de tes rêves, devenir une actrice ?

Oh oui ! Avec Pauline, on jouait « à la madame », on se déguisait… Petite, je remplissais des scrapbooks — ils sont rendus aux Archives nationales — avec des photos des actrices de l’époque : Brigitte Bardot, Marilyn Monroe, Gina Lollobrigida, Claudia Cardinale… Je fabulais. Dans les années 1980, j’ai écrit la chanson Scrapbook, qui est autobiographique.

Ton premier film, Taureau, de Clément Perron, est sorti il y a presque 50 ans. Quel souvenir en gardes-tu ?

J’en garde un souvenir lumineux. C’est vraiment là que j’ai découvert le cinéma.

J’avais déjà fait de la télé, dans La p’tite semaine, et le téléthéâtre Paradis perdu, à Radio-Canada, pour lequel j’avais reçu une permission exceptionnelle du Conservatoire. Mais là, je me retrouvais dans les éléments. J’entends par là qu’on tournait en Beauce, au bord de la rivière, dans un village, dans une grange, dans une vraie maison de campagne... Je n’étais soudain plus enfermée dans un studio : c’était la vraie vie. Je me souviens de m’être dit : « Le cinéma, c’est ça. » Ça rejoignait ma nature d’actrice : je suis une instinctive, une émotive, je ne suis pas une intellectuelle. Être dans un vrai bar, avec de la vraie bière, ça m’aide. J’adore quand la réalité s’invite dans la fiction.

 

Parlant de « vrai bar », dès l’ouverture de Taureau, ton personnage offre un numéro de strip-tease. À l’époque, étais-tu nerveuse ? As-tu eu des doutes ?

Dans la vie, j’étais alors très pudique, mais dans mon travail, pas du tout. Si on me demandait quelque chose, je le faisais. Par contre, si je ne le « sentais pas », je le disais. Par exemple, pendant le tournage duDéclin de l’empire américain, dans la scène du vestiaire où je suis en soutien-gorge, un peu dos à la caméra, Denys [Arcand] m’a demandé si j’accepterais d’enlever mon pantalon afin d’être juste en sous-vêtements. J’ai refusé, je n’en voyais pas l’utilité. Denys n’a pas insisté, car il a cette sensibilité, ce respect. À l’inverse, des années plus tard, lorsque je tournais Le garagiste, il y a cette scène d’amour dans la grange entre Normand D’Amour et moi : lui était nu et moi, j’avais mon jean. Entre deux prises, la réalisatrice, Renée Beaulieu, est venue nous voir et nous a demandé si ça nous dérangerait d’être nus tous les deux. J’ai répondu : « Pas de problème ! » C’est une scène merveilleuse, qui a parlé à de nombreuses femmes de ma génération, parce que c’est rare qu’on voie une femme dans la soixantaine nue à l’écran. Mais bref, je me suis toujours responsabilisée par rapport à mes choix.

Un des films les plus marquants de ta filmographie est justement Le déclin de l’empire américain. Avais-tu conscience, pendant le tournage, de participer à une page d’histoire du cinéma québécois ?

Je ne soupçonnais pas l’ampleur que ça prendrait, mais je savais que ce film-là était exceptionnel. Je veux dire… le scénario est un bijou ; c’est brillant. Denys est tellement intelligent, pertinent ; c’est un visionnaire. La chimie de la distribution était incroyable. Les retrouver, toutes et tous, dix-sept ans plus tard, pour Les invasions barbares, c’était un tel cadeau. Et savoir que Denys avait continué de penser à nous… Pour une actrice, un acteur, quand tu sais qu’un cinéaste avec qui tu as vécu quelque chose d’important et de beau continue de penser à toi, c’est très précieux.

Pendant une bonne partie de ta carrière, il y a souvent eu ce dénominateur commun de la sensualité, qu’il s’agisse d’un personnage emblématique comme Cordélia ou de rôles de maturité, comme dans Full Blast, Les muses orphelines ou Vers le sud. Cette image de sensualité, de sex-symbol, t’a-t-elle déjà pesé ?

Ça ne m’a jamais pesé. Ça m’a toutefois… invitée, mot que je préfère à « forcée », à faire des choix judicieux. Dans Taureau, j’avais 22 ans, j’étais bonne, j’étais cute, je faisais un strip-tease… C’est certain qu’après, j’ai eu plein d’offres pour des films sexy, axés sur la nudité. J’ai refusé quatre ou cinq films parce que je ne voulais pas être cataloguée. La sensualité, ça a été un atout, mais ça a impliqué très tôt une gestion. J’avais une vision d’avenir. Je voulais plus que simplement servir un rôle avec mon physique. Je me disais : « J’ai une vie intérieure et je veux qu’elle puisse traverser l’écran, transcender l’incarnation. » Je n’ai pas eu peur d’attendre. Si tu regardes ma filmo, en 1972, il y a trois films, et après, il y a une période tranquille. Puis, en 1979-1980, il y a soudain Cordélia et Mourir à tue-tête. J’ai eu ces projets sur ma route parce que je les ai attendus. Peut-être que j’aurais altéré, affaibli mon parcours, si j’avais accepté ces autres films en amont.

À un moment, dans ta filmographie, avec Les loups de Sophie Deraspe pour être exact, on sent un désir de casser cette image.

C’est un rôle qui faisait appel à toute mon humanité, à tout mon bagage de femme et d’actrice. J’aurais voulu avoir les cheveux blancs, mais je travaillais sur des téléromans et ce n’était pas possible. Mais je me suis laissé pousser une bonne repousse blanche. Cette repousse était une affirmation. Lorsque j’ai fait Paul à Québec ensuite, sur le devant, ce sont mes cheveux blancs et à l’arrière, c’est comme une demi-perruque blanche. Par la suite, j’ai porté mes cheveux blancs. C’est tellement libérateur. J’adore que ce ne soit plus l’actrice qui décide de ce que fait la femme. C’est un passage important : il faut accepter de vieillir à l’écran et s’assumer. J’ai 72 ans, et j’en suis fière.

Est-ce que ton approche du travail a changé au fil des ans ?

J’ai débuté dans le métier sans le soutien d’une agence. J’avais beaucoup d’ambition. Je n’hésitais pas à me manifester. Depuis deux ans, et c’est un aspect positif de la pandémie, j’ai énormément lâché prise. En ce moment, je n’ai pas de projet de télé, et j’ai un lointain projet de cinéma. Mais je ne suis pas en manque. Je suis comblée par la littérature, par mes conférences… J’ai atteint un stade où il n’y a plus de personnage entre les gens et moi. Je ne suis plus dans l’ambition, mais dans la transmission.

À la faveur de cet Iris hommage, quel genre de bilan dresses-tu ?

J’éprouve une telle gratitude… Mais j’aimerais te répondre avec un passage de L’actrice : « Cette nuit en cette Gaspésie de mon dernier repos, je revisite ma vie. Il en est ainsi chaque fois que j’ouvre l’un de mes cahiers. Aujourd’hui mes cheveux sont blancs. Je ne triche plus depuis longtemps. La jeunesse et la séduction et la beauté s’en sont allées irrémédiablement. Me voici anonyme avec tout mon temps pour refermer les cahiers et les valises, et clore ce voyage en Nostalgie. Je suis assise sur une vie très longue, aussi longue que mes cheveux qui descendent à présent en vagues d’écumes sur mon dos courbé par tant de rôles au fil des années. »

Louise Portal en 5 films clés

Cordélia, de Jean Beaudin, 1980 : en 1890, une jeune femme est accusée du meurtre de son mari.

Le déclin de l’empire américain, de Denys Arcand, 1986 : réunis pour un repas gastronomique, des amis discutent, se confient, se mentent…

Full Blast, de Rodrigue Jean, 1999 : amours et heurts au sein d’une communauté mono-industrielle en grève.

Vers le sud, de Laurent Cantet, 2005 : à la fin des années 1970, les expériences de trois femmes blanches venues faire du tourisme sexuel à Haïti.

Les loups, de Sophie Deraspe, 2015 : la quête des origines d’une jeune femme sur fond de chasse aux phoques sous tension.



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