«Fire Island»: orgueil, préjugés et gaieté

Conrad Ricamora et Joel Kim Booster dans le film «Fire Island»
Photo: 20th Century Studios Conrad Ricamora et Joel Kim Booster dans le film «Fire Island»

« C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier. » Ainsi s’ouvre le roman Orgueil et préjugés, de Jane Austen. Au début du film Fire Island, on a droit à cette citation, mais formulée par un homme gai qui se préoccupe davantage de s’envoyer en l’air avec différents partenaires que de prononcer des vœux. D’emblée, le ton irrévérencieux est donné.

Un peu à la manière du génial — si, si — Clueless (Les collégiennes de Beverly Hills), qui recontextualisait Emma au sein de la faune adolescente californienne, Fire Island s’inspire librement du deuxième roman d’Austen. Si les grandes lignes sont préservées, que des équivalences de personnages sont proposées et que l’acuité imparable des observations de l’autrice quant à la nature humaine se voit réaffirmée, l’ingéniosité de la transposition permet au film de développer sa propre identité.

On y suit Noah (Joel Kim Booster), un beau garçon volage qui n’en peut plus du célibat de son meilleur ami Howie (Bowen Yang). Howie qui, contrairement à Noah, est un romantique invétéré rêvant d’une relation à long terme. Mais voici qu’à l’occasion de leur séjour annuel à Fire Island, fier fief gai, Noah insiste qu’il sera abstinent tant que Howie n’aura pas baisé.

S’amène alors un charmant médecin qui, manifestement, trouve Howie fort charmant. Bientôt entreront en scène des versions alternatives, et gaies, de Darcy, Wickham et compagnie.

Écrit par Joel Kim Booster, qui est par ailleurs excellent dans le rôle principal, Fire Island s’avère absolument irrésistible — et souvent hilarant. Avec un mélange de révérence et d’intelligence, les diktats de la comédie romantique y sont à la fois respectés et détournés.

Plus intéressant encore : ce parti pris du film de reprendre à son compte la question des classes sociales chère à Austen. Le constat quant aux iniquités et aux injustices que celles-ci engendrent reste, hélas, pertinent.

En plus de reproduire la dynamique des sœurs désargentées Elizabeth et Jane (auxquelles se substituent Noah et Howie), éprises de riches messieurs pour l’amour et non pour l’argent, Fire Island y va cependant d’un commentaire additionnel concernant un autre genre de système de classes présent dans la communauté gaie, qui n’est pas sans castes : les apollons qui prennent de haut quiconque n’est pas doté d’abdos saillants, les mâles jouant la carte de la virilité stoïque qui lèvent le nez sur leurs pairs plus extravertis, etc. Quoique, sur ce plan, le film a tendance à se complaire un brin dans l’étalage de ce qu’il prétend critiquer…

En pleine lumière

 

Distribué par Disney et produit par Searchlight Pictures, anciennement Fox Searchlight, filiale de 20th Century Fox, Fire Island coiffe au poteau le film Bros, attendu en septembre, et présenté comme la « première comédie romantique à propos de deux hommes gais produite par un grand studio », Universal Pictures en l’occurrence. Il faut croire que quelqu’un n’a pas vu Love, Simon, offert en 2018 par 20th Century Fox, tiens…

Quoi qu’il en soit, on se réjouit que des récits LGBTQ+, récemment encore l’apanage du cinéma indépendant, bénéficient désormais des ressources et de la visibilité de gros joueurs hollywoodiens (ces derniers, pas fous, sont sans doute encouragés par le succès de séries comme Sex Education et Heartstopper sur Netflix, ou Euphoria, sur HBO).

Pour revenir à Fire Island, l’énergie déployée à l’image et dans l’action trouve un écho heureux dans une certaine bonhomie de ton, à des lieues des récits graves longtemps privilégiés dans le cinéma indépendant déjà évoqué. Ça fait du bien. Une autre bonne surprise est que le film, malgré son pédigrée « disnéyen », n’édulcore ou n’aplanit en rien la diversité des attitudes et des comportements affichés dans la communauté gaie. Çà et là, surviennent des scènes qui, sans être explicites, ne laissent guère de place à l’imagination, de même qu’à un langage et un humour résolument crus. On s’expose, on explose : il n’y a rien à cacher. En la matière, Fire Island est un film dépourvu de placard, et c’est tant mieux.

Fire Island (V.O. et V.F.)

★★★★

Comédie romantique de Joel Kim Booster. Avec Joel Kim Booster, Bowen Yang, Conrad Ricamora, Margaret Cho, James Scully. États-Unis, 2022, 105 minutes. Sur Disney+.

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