Écouter les enfants pour mieux les porter au grand écran

La réalisatrice Sandrine Brodeur-Desrosiers (au centre) est entourée des jeunes comédiens du film: Liam Patenaude, Louka Amadeo Bélanger-Leos, Simone Laperle, Charlotte St-Martin et Charlie Fortier.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La réalisatrice Sandrine Brodeur-Desrosiers (au centre) est entourée des jeunes comédiens du film: Liam Patenaude, Louka Amadeo Bélanger-Leos, Simone Laperle, Charlotte St-Martin et Charlie Fortier.

Dans les films jeunesse,surtout ceux en provenance d’Hollywood, dès qu’il est question de divorce, on a souvent affaire à des enfants qui tentent de raccommoder la relation de leurs parents, souvent avec succès. Ce modèle conservateur est heureusement de moins en moins dominant, mais il perdure. On n’a qu’à penser à The Parent Trap (L’attrape-parents), original et remake. Sachant cela, le film québécois Pas d’chicane dans ma cabane marque d’emblée des points, avec sa protagoniste préadolescente qui, elle, ne demanderait pas mieux que de voir ses parents divorcer.

Elle se prénomme Justine et n’en peut plus d’entendre son père et sa mère avocats se quereller à cœur de jour. Profitant d’un spectacle scolaire, elle décide, avec l’aide de ses amis, de monter un faux procès en s’inspirant des « minutes » de la relation matrimoniale houleuse de ses parents… Une situation de départ qui intrigua autant la réalisatrice et coscénariste Sandrine Brodeur-Desrosiers que sa jeune et talentueuse distribution.

« Le concept est de Maryse Latendresse, une scénariste et romancière aguerrie », explique la cinéaste qui, après avoir remporté l’Ours de cristal à Berlin pour son court métrage Juste moi et toi, signe ici son premier long.

« Maryse et moi avions collaboré sur un court métrage [Le truck, prix Tourner à tout prix au festival Regard] et ça avait cliqué entre nous. Et bref, elle m’a présenté cinq idées de films et c’est celle-là, qui va un peu aux antipodes de ce qu’on voit souvent au cinéma où, généralement, les enfants ne veulent pas que les parents se séparent, qui s’est imposée. Dès qu’on a commencé à en parler, les possibilités de scènes s’enchaînaient toutes seules : c’était évident qu’on tenait une belle matière. »

Belle, oui, et drôle, touchante, nuancée…

Communication et écoute

 

Parlant de nuances, Sandrine Brodeur-Desrosiers tenait absolument à éviter de tomber dans le manichéisme ou la morale. « Ce n’est pas un film qui est pour ou contre le divorce », tient-elle à faire valoir.

En fait, on pourrait même arguer qu’il s’agit presque d’un prétexte, Pas d’chicane dans ma cabane pouvant être vu comme le récit d’apprentissage de Justine qui, graduellement, prend conscience que le monde des adultes est plus complexe qu’il n’y paraît. Ainsi, sa compréhension finale quant à l’état de la relation entre ses parents s’avérera fort différente de la perception initiale qu’elle en a.

« C’est aussi beaucoup un film sur l’importance de la communication et de l’écoute », précise à cet égard la cinéaste.

Raconté strictement à hauteur d’enfant, Pas d’chicane dans ma cabane n’est jamais involontairement condescendant ou faux dans son portrait de la préadolescence. Et pour cause : alors même qu’elles en étaient à cogiter leur histoire, les deux scénaristes ont visité des classes d’écoles primaires afin d’interroger des élèves sur une variété de sujets : le divorce, certes, mais aussi leurs goûts, passions, appréhensions, etc. On trouve d’ailleurs trace de ce processus dans le film, qui contient des segments où les jeunes s’expriment à la caméra dans le cadre de la conception de leur spectacle.

« J’ai découvert une jeunesse magnifique. Vraiment, ils et elles sont épris d’environnement, discutent de façon très articulée de causes sociales, d’identités sexuelles… C’était inspirant », se souvient Sandrine Brodeur-Desrosiers au sujet de l’exercice.

Un groupe soudé

 

Ce regard bienveillant et cette attitude de complète ouverture, les jeunes interprètes confient les avoir particulièrement appréciés. Qui plus est, une période de deux semaines de répétitions avait été prévue : l’occasion de décortiquer le scénario ensemble, et surtout, d’apprendre à se connaître en amont du tournage.

Charlotte St-Martin, qui incarne Justine et qu’on avait découverte dans Les affamés, de Robin Aubert, explique : « Ce qui est génial avec ces deux semaines, c’est qu’on est devenus amis très vite. Pour ce qui est du scénario, je l’ai trouvé très touchant parce que ça s’adresse autant aux enfants, aux adolescents, qu’aux adultes… Et puis, il n’y a aucun moment plate où il ne se passe rien : il y a toujours de l’action. »

« Les répétitions nous ont aidés à construire les personnages, à comprendre les différentes relations, relève pour sa part Simone Laperle, alias Ernestine, la première de classe anxieuse. C’étaient des personnages le fun, avec des énergies distinctes. Ce qui est cool aussi du scénario, c’est qu’on a plusieurs personnes différentes, qui n’étaient pas nécessairement amies, et qui s’unissent pour accomplir quelque chose ensemble. »

Louka Amadeo Bélanger-Leos, qui joue Guillaume, élève fort en gueule cachant un douloureux secret, note de son côté : « J’ai aimé que chaque personnage ait un problème spécifique à résoudre. Ça fait en sorte qu’il y a plein d’autres sujets qui sont intégrés : un enfant qui souffre de l’absence de ses parents ou qui se sent mal dans sa propre maison… Le film sensibilise de plein de façons. Et pour les répétitions, c’est vraiment là que les personnages ont pris forme, oui. »

« C’est pendant ces deux semaines-là que c’est devenu concret pour moi, que je me suis dit : “ça y est, on va faire un film”, renchérit Charlie Fortier, qui prête ses traits à Claudia, la meilleure amie de Justine. Ce qui était bien, c’est qu’en passant dans les scènes, on pouvait s’approprier les répliques : on pouvait les changer ou même en ajouter ou en couper, afin de rendre ça comme on parle dans la vie de tous les jours. »

Pour elles et pour eux

 

En l’occurrence, Sandrine Brodeur-Desrosiers confirme être une adepte de l’imprévision et soutient que certaines perles formulées par ses jeunes vedettes lors des répétitions furent dûment incluses dans la version finale du scénario. Mais au-delà de ce désir de capter un peu de magie lorsqu’elle se produit, il y avait ce souci prévalent d’authenticité.

Un parti pris salué également par Liam Patenaude, qui tient le rôle de Théo, l’autre meilleur ami de Justine : « J’ai déjà été sur d’autres plateaux où ce n’était pas du tout comme ça, où tu arrives le matin, tu fais tes scènes, et tu n’as pas de place pour t’exprimer par rapport à une ligne qui gagnerait à être changée pour que ça ait plus de sens dans ta tête… Avec Sandrine, on pouvait modifier des lignes, même modifier un peu le scénario… J’ai trouvé ça très cool. »

Or, pour Sandrine Brodeur-Desrosiers, cette approche allait de soi : « Ce film-là, il était pour elles et pour eux. C’était donc normal de les écouter. Surtout que, comme je le disais tantôt, deux des thèmes centraux sont la communication et l’écoute. »

Ceci expliquant cela, on n’a jamais l’impression, comme c’est parfois le cas, d’être en présence de personnages de jeunes imaginés par des adultes déconnectés. Un constat devant lequel opine en chœur la jeune distribution, manifestement fière — à raison — du résultat.

Pas d’chicane dans ma cabane prendra l’affiche le 10 juin.


 

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