«Babysitter»: conte pour adultes

L’acteur Patrick Hivon, la cinéaste et actrice Monia Chokri et l’autrice Catherine Léger s’entretiennent sur le long métrage «Babysitter».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’acteur Patrick Hivon, la cinéaste et actrice Monia Chokri et l’autrice Catherine Léger s’entretiennent sur le long métrage «Babysitter».

Pièce de Catherine Léger (Princesses) présentée à La Licorne en avril 2017, quelques mois avant qu’éclate l’affaire Weinstein, l’un des moments forts du mouvement #MeToo, Baby-sitter revoit le jour au grand écran sous la direction de Monia Chokri (La femme de mon frère).

« J’ai voulu adapter la pièce parce qu’elle m’a fait réfléchir et qu’elle m’a donné plus de questions que de réponses, affirme la réalisatrice rencontrée à quelques heures de son départ pour le Festival de Cannes, où elle siège au jury des courts métrages et accompagne Falcon Lake, premier long métrage de Charlotte Le Bon. J’avais envie de proposer ça aux gens parce qu’on est dans une période de prêt-à-penser. Soudainement, Catherine, qui n’est pas manichéenne, arrive avec toute son intelligence en posant des questions qui nous forcent à réfléchir. Il y a des zones grises dans tous les personnages ; aucun n’a raison ou tort. »

Babysitter, qui a récolté le prix du meilleur film et celui du meilleur acteur (Steve Laplante) au Festival de Monte-Carlo, met en scène Cédric (Patrick Hivon), ingénieur sans histoire, qui, après quelques bières de trop avec ses amis, vole un baiser à une journaliste (Ève Duranceau) en direct à la télévision.

« Cédric entre dans sa bulle, mais ce n’est pas sexuel, juge Patrick Hivon. C’est un petit bec sur la joue, pas sur la bouche. Il y a quelque chose de tendre, ce n’est pas comme s’il l’avait agrippée, en avait fait un objet… mais c’est sûr que si on le regarde avec les dernières lunettes qui nous ont été vendues socialement, il dépasse les bornes. Cédric évolue dans un monde professionnel où les gars ont de l’argent, du pouvoir. C’est quelqu’un qui ne s’est pas beaucoup questionné dans la vie. »

En quelques heures, le clip devient viral et suscite grand nombre de commentaires sur les réseaux sociaux. Les uns félicitent l’homme pour son geste ; les autres le condamnent. Les uns blâment la femme d’avoir repoussé ce geste ; les autres saluent son courage.

« Les réseaux sociaux ont changé toute la donne, poursuit l’acteur. C’est comme les Sorcières de Salem. Ça va même parfois chercher la cruauté en nous. En même temps, il y a eu tellement de déroutes dans le système judiciaire, tellement de femmes qui auraient dû être écoutées, tellement de victimes qui ont été bafouées. On vit dans une drôle d’ère… »

Désormais sans emploi, Cédric se retrouve père au foyer lorsque Nadine (Monia Chokri), sa femme en dépression postpartum, lui annonce qu’elle retourne travailler. Avec l’aide de son frère Jean-Michel (Steve Laplante, qui reprend le rôle qu’il avait créé sur scène), journaliste bien-pensant, il entreprend d’écrire Sexist Story afin de demander pardon aux femmes pour tous les gestes répréhensibles commis par les hommes à leur endroit.

Ça n’existe pas, un personnage féminin dans la vingtaine blonde comme les blés ; dans la vie et dans le cinéma, elle est là pour servir le désir des autres et sa parole nous importe peu. Progressivement, on découvre que c’est elle qui a le pouvoir, un pouvoir bienveillant.

 

« Cédric n’est pas nécessairement un mauvais gars, croit Catherine Léger, qui signe le scénario de Babysitter. Il n’est pas mal intentionné. Il va dire que c’est juste une joke, mais là, il est à une époque où le “juste une joke” ne fonctionne plus. Pour moi, Jean-Michel est plus problématique que Cédric. Il incarne le sauveur, un personnage qui me fascine. S’il y a un chevalier, ça veut dire que ce qu’il veut, c’est une princesse. Quand tu ne veux pas être une princesse, tu te méfies des sauveurs et des chevaliers. C’était ma pulsion au cœur de ce projet. »

Et Dieu créa Amy

 

Et la babysitter dans tout ça ? Croisement entre Mary Poppins et Brigitte Bardot, Amy (Nadia Tereszkiewicz) débarque en patins à roulettes chez Cédric et Nadine. La jeune femme à la sexualité décomplexée les place devant leurs propres préjugés et les amène à réfléchir au paternalisme, à la misogynie et à la construction des genres.

« Il y a beaucoup de fantasmes autour de la femme qui aide, qui est au service de l’autre — l’infirmière, la nounou, la secrétaire… —, et il y a aussi beaucoup de fantasmes autour de l’homme conquérant, explique la scénariste de Charlotte a du fun, de Sophie Lorain. Et là, on arrive avec un personnage de babysitter très frontal et très direct. C’est comme si tout d’un coup, le fantasme est actif et non passif. Ça déstabilise tout le monde ; c’est là-dessus que je voulais jouer. »

« Ça n’existe pas, un personnage féminin dans la vingtaine blonde comme les blés, ajoute la réalisatrice ; dans la vie et dans le cinéma, elle est là pour servir le désir des autres et sa parole nous importe peu. Progressivement, on découvre que c’est elle qui a le pouvoir, un pouvoir bienveillant. Le film traite des rapports de domination ; la pierre angulaire de #MeToo et des problèmes de notre société, c’est de dire qu’on n’accepte plus ces rapports-là. Reconstruire le pouvoir en imaginant un pouvoir où les gens ont la responsabilité de l’épanouissement des autres, je trouve que c’est ce qui est fabuleux chez la babysitter. »

D’une esthétique évoquant les productions des années 1970 de Just Jaeckin (Emmanuelle, Histoire d’O) et de David Hamilton (Bilitis) avec une touche de cinéma d’horreur italien à la sauce Argento (Suspiria), Babysitternous plonge dans le conte pour adultes où les loups sont parfois plus en danger que les petits chaperons rouges, où les princesses peuvent se transformer en sorcières, où l’on déconstruit avec éclat les genres.

« Au départ, je voulais me déstabiliser comme créatrice, dévoile Monia Chokri. Quand je crée une œuvre, la question que je me pose, c’est quelle est la manière la plus juste de raconter une histoire. L’univers du conte et cette espèce de précision esthétique me paraissaient justes pour pouvoir soutenir le propos de la pièce. J’ai pris les codes du genre, de l’horreur, du giallo, du cinéma érotique, des codes qui malmenaient les femmes, qui les objectifiaient et qui les infantilisaient, afin de les détourner et de les intégrer à la comédie. »

« Autant la pièce que le scénario étaient une comédie plus classique ; Monia est arrivée avec un imaginaire complètement explosif et en a fait une comédie plus noire. C’est peut-être plus confrontant qu’au théâtre, mais c’est une proposition que je trouve intéressante et qui est peut-être plus en phase avec notre époque. On n’y parle pas directement de #MeToo, mais la réponse y est plus féroce », conclut Catherine Léger.

 

Babysitter prend l’affiche partout au Québec le 3 juin.


 

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