Le bois enchanté de Céline Sciamma

Si les scènes intérieures furent filmées en studio, l’air du dehors provient de la ville d'enfance de la cinéaste.
Photo: Claire Mathon / NEON Si les scènes intérieures furent filmées en studio, l’air du dehors provient de la ville d'enfance de la cinéaste.

En 2021, au Festival de Berlin, Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu) présentait un film d’une rare poésie, Petite maman, hélas écarté du palmarès sous un concert de protestations. Cette œuvre de délice, de mystère et de fantaisie dans un bois enchanté par tous les possibles se révèle enfin sur nos écrans.

Loin des costumes d’époque et des rivages venteux de son film précédent si acclamé et primé, voici cette grande cinéaste française à l’orée des forêts, ouvrant la porte aux métamorphoses et au brouillard des liens familiaux tout en laissant le spectateur libre d’y projeter son propre théâtre d’ombres.

De Paris, la cinéaste expliquait avoir voulu explorer le thème de la sororité et de la solidarité en l’appliquant à l’enfance. « Le concept du film repose sur la rencontre d’une petite fille avec sa mère au même âge qu’elle. Je me suis demandé : “Si j’avais connu ma mère enfant, est-ce qu’elle aurait été ma sœur et mon amie ?” Alors, je les observe en bouleversant les généalogies. »

Dans ce film, la petite Nelly (Joséphine Sanz) vient de perdre à huit ans sa grand-mère adorée. Et pendant que ses parents vident la maison de ses souvenirs, l’enfant explore les alentours, là où sa mère jouait jadis. Mais quand cette dernière disparaît quelques jours, elle se fait une amie, Marion (Gabrielle Sanz), qui l’aide à construire une cabane et l’invite chez elle. Leurs jeux de rôles à la cuisine ajoutent au glissement des repères.

Si les scènes intérieures furent filmées en studio, l’air du dehors provient de la ville de Cergy, où la cinéaste a passé son enfance. Céline Sciamma refuse toutefois de s’identifier à ses personnages et revendique la fiction. Cette œuvre miroir se situe hors du temps, en allers-retours d’hier à aujourd’hui, évitant les effets d’époque marqués pour faciliter les projections de chacun.

Ma grand-mère est morte à 103 ans. On peut repolitiser notre histoire par le jeu en puisant au réalisme magique. Ainsi, le lieu du conte de fées avec sa forêt est un espace très démocratique, que tout le monde le connaît.

 

« Ma grand-mère est morte à 103 ans, dit-elle. On peut repolitiser notre histoire par le jeu en puisant au réalisme magique. Ainsi, le lieu du conte de fées avec sa forêt est un espace très démocratique, que tout le monde le connaît. Il y a du conte de fées là où on touche des thèmes universels. Les choix ancestraux narratifs reposent sur une simplicité totale avec des voyages temporels autour des grands récits de la rivalité et du conflit. Mais le voyage que je propose est intime et s’offre un temps partagé. Sa mythologie est fondée sur un acte de foi : le “je te crois” qui résonne d’une à l’autre en invitant le spectateur à de nouveaux questionnements. »

Diriger des enfants

 

Des jumelles incarnent les petites filles, ce qui ajoute à l’ambiance onirique. Céline Sciamma a l’habitude de diriger les enfants. Ses trois premiers longs métrages, La naissance des pieuvres, Tomboy et Bande de filles, constituaient des films d’apprentissage, mais elle remise pour la première fois le réalisme au profit de l’imagination galopante, en une démarche quasi psychanalytique.

« Je cherchais des sœurs, et les jumelles étaient bienvenues, déclare-t-elle. Ma directrice de casting a rencontré une vingtaine d’enfants. Ces deux filles-là se sont imposées. On leur a lu le scénario, parlé des idées de cinéma qui le sous-tendent. Pour la mise en scène, la question du rythme et du déplacement des corps était centrale. Je n’ai pas abordé des émotions à transmettre, mais on a bâti quelque chose ensemble et, dans certains cas, à travers un récit assez sombre. J’ai passé trois heures par jour à leurs côtés sans leur faire jouer des choses désagréables et sans qu’elles aient eu à prendre des risques. Quand elles jouaient, je jouais. Je parlais tout le temps. Elles ne se sentaient pas seules. C’était assez ludique, sans improvisation. Le rythme n’a jamais été aussi précis dans mon cinéma qu’avec Petite maman. Au bout de huit jours, elles avaient intégré les notions du mouvement. Les enfants apprennent vite. »

Céline Sciamma revendique l’alchimie de sa collaboration avec la directrice photo Claire Mathon, césarisée pour Portrait de la jeune fille en feu. « Elle travaillait sur la lumière afin d’accompagner cette fois l’absence de voyage temporel et se servait de la taille des ombres pour filmer des filles en pyjama qui mangeaient des céréales. »

Petite maman, destiné à être vu par un public intergénérationnel, s’adresse autant aux enfants qu’aux parents, et la question du deuil est abordée de plein fouet, car tous les âges font face à sa douleur.

Petite maman prendra l’affiche le 13 mai.

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