Sombres jeux de rôle sous l’Occupation

Pour Adieu monsieur Haffmann, le cinéaste a donné la vedette à Sara Giraudeau, Gilles Lellouche (photo) et Daniel Auteuil, dans un suffoquant huis clos.
Photo: AZ Films Pour Adieu monsieur Haffmann, le cinéaste a donné la vedette à Sara Giraudeau, Gilles Lellouche (photo) et Daniel Auteuil, dans un suffoquant huis clos.

Certains ont vu la pièce Adieu monsieur Haffmann, du Français Jean-Philippe Daguerre, dans son adaptation montréalaise au théâtre du Rideau vert en 2020, reprise en 2021. Or cette histoire perverse de triangle humain sous l’Occupation à Paris prend aujourd’hui vie au cinéma.

Fred Cavayé y a donné la vedette à Sara Giraudeau, Gilles Lellouche et Daniel Auteuil, dans un suffoquant huis clos. Par Zoom depuis Paris, le cinéaste explique avoir voulu mettre en scène un de ces Français qui s’étaient mal conduits à l’époque en volant les juifs. Il est un ami intime du dramaturge, ce qui facilite les dialogues. « Jean-Philippe Daguerre m’a permis d’adapter librement sa pièce en tournant aussi des scènes extérieures, au cimetière entre autres, et en faisant évoluer les relations entre les personnages à ma manière », évoque-t-il.

Un pacte amoureux

 

François (Lellouche), époux de Blanche (Giraudeau), travaille pour un joaillier juif, monsieur Haffmann (Auteuil). Quand ce dernier se fait traquer par les nazis, il trouve refuge dans la cave de son ancienne boutique, après avoir chargé son ancien employé de prendre les rênes du commerce. Le nouveau patron change pour le pire en impliquant sa femme dans un pacte amoureux et en dérivant sur toute la ligne. Nikolai Kinski, fils de Klaus, incarne avec une dégaine glaciale le commandant allemand Jünger.

« La pièce est une fiction, et mon film, qui change la trajectoire du rôle de François, traite aussi du désir de paternité et de la spoliation des œuvres d’art des juifs sous l’Occupation », explique le cinéaste.

Fred Cavayé a tourné son film en scope avec des optiques anamorphiques, histoire de faire bouger l’image sans déplacer sa caméra, car la plus grande partie de l’action s’offre un décor unique.

Photo: Julien Panié Par Zoom depuis Paris, le cinéaste Fred Cavayé explique avoir voulu mettre en scène un de ces Français qui s’étaient mal conduits à l’époque en volant les juifs.

« C’est un thriller intime et un film de personnages. Il faut pour ce type d’exercice millimétrer les comédiens. Je devais rester à l’os au plus près des acteurs. Le huis clos et l’intensité dramatique avaient un effet de loupe, alors je filmais leurs yeux et par leurs yeux était racontée l’histoire. Le contexte du film décide de la manière dont vous allez l’aborder. »

La banalité du mal

 

Le cinéaste dirigeait pour la troisième fois Gilles Lellouche, après À bout portant et Mea culpa, ravi de lui offrir un emploi de salaud. « Il n’avait jamais joué ce type de rôle. » En lui adjoignant Daniel Auteuil, icône cinématographique, comme compagnon de jeu, il aimait opposer deux monstres sacrés de générations différentes. « Les artistes, plus ils ont du talent, plus ils sont simples. »

Ici, la cave, qui tient du trou juif imaginé par Émile Ajar (Romain Gary) dans La vie devant soi, constitue un espace lourd de symboles. « Cette cave permet d’illustrer l’affrontement de deux classes sociales et l’échange des statuts quand le patron d’hier devient l’employé, et vice-versa. Il y a en haut et il y a en bas. »

C’est un thriller intime et un film de personnages. Il faut pour ce type d’exercice millimétrer les comédiens.

 

Le personnage incarné par Lellouche, Fred Cavayé le décrit comme un lâche, un homme complexé et tenaillé par l’envie d’être quelqu’un d’autre.

« Les circonstances lui donnent la folle idée d’inviter monsieur Hoffmann, un homme droit, à coucher avec sa femme, parce que lui-même est stérile et qu’il désire un enfant. Il met un stratagème en place. Et plus il devient fou, moins les autres peuvent le lui dire. »François n’est pas plus méchant qu’un autre au départ, plutôt sympathique même, mais l’occasion fait le larron, et diriger la joaillerie en ayant prise sur son ancien employeur le transforme en crapule. La banalité du mal, dont témoignait Hannah Arendt, s’étale dans le comportement de cet homme en soudaine situation de pouvoir à une époque où les notions d’éthique se dissolvaient.

Un coin de la Butte

 

La COVID-19 ayant interrompu le tournage, les décors extérieurs à Montmartre restèrent longtemps en l’état, un coin de la Butte redevenu comme en 1942, fantomatique dans ce Paris déserté. Et ce moment d’arrêt fut salutaire au cinéaste.

Il voulait tourner la rafle du Vél d’Hiv en juillet 1942, quand des milliers de juifs ont été arrêtés à Paris puis regroupés au Vélodrome d’Hiver avant d’être déportés dans des camps. Des images d’horreur recréées maintes fois au cinéma.

Mais le Paris désert lui inspira plutôt les images d’un quartier vide, avec des objets et des vêtements éparpillés dans la rue. « L’évocation de l’après-rafle m’est apparue plus forte que la récréation du pire », conclut-il.

Le long métrage Adieu monsieur Haffmann prendra l’affiche le 6 mai.

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