«Ouistreham»: la fausse personne

Hélène Lambert, Léa Carne et Juliette Binoche dans «Ouistreham»
Photo: Christine Tamalet Hélène Lambert, Léa Carne et Juliette Binoche dans «Ouistreham»

Peu importe le métier qu’Emmanuel Carrère exerce, les thèmes du mensonge et de l’identité camouflée ou usurpée reviennent comme des leitmotivs dans son univers. Ce n’est pas le seul élément à contribuer à son succès, mais c’est une marque distinctive qui donne à chacun de ses projets une touche particulière, capable de proposer différentes variations dans des cadres parfois étranges.

La chose fut dite et redite : Ouistreham est d’abord né d’un désir profond de Juliette Binoche de porter à l’écran le récit d’une infiltration (Le quai de Ouistreham, publié en 2010), celle de la journaliste Florence Aubenas dans le milieu du personnel corvéable, paupérisé et majoritairement féminin de l’entretien ménager dans le nord de la France. On imagina d’abord le romancier Carrère dans un rôle où il excelle, celui de scénariste, rôle qu’il a souvent occupé pour ses propres livres (La classe de neige, Toutes nos envies, L’adversaire), alors que sa feuille de route de cinéaste apparaît modeste (La moustache). Mais le territoire ratissé par Aubenas s’avérait parfait pour lui, qui aime gratter sous les vernis sociaux et démasquer ceux qui se plaisent à duper les autres — par jeu ou par instinct de survie.

Les motivations de Marianne Winckler (Binoche, entre visage blafard, larmes sincères et éclats de rire contagieux) apparaissent claires lorsqu’elle est démasquée par une fonctionnaire ayant reconnu l’écrivaine derrière cette « fausse personne », ce personnage de femme au foyer maintenant sans mari et sans statut : rendre visibles ces travailleurs invisibles. Pour cela, elle a temporairement tiré un trait sur sa vie bourgeoise et parisienne, vivant modestement au milieu de celles dont elle veut témoigner de l’existence modeste et du travail harassant aux horaires atypiques.

Car ceux que les Français surnommaient autrefois les « techniciens de surface » — on ne dit plus cela, selon la même fonctionnaire… — effectuent ce dur labeur au moment où les autres travailleurs sont absents ou endormis. Alors que ces galériens de l’ère néolibérale dorment debout sous le poids des cadences infernales (par exemple, en 90 minutes, il faut faire 60 lits de cabine sur un traversier) et vivent avec des salaires de misère, Marianne, elle aussi les deux pieds dans la merde, note ses observations, scrute ses camarades d’infortune avec discrétion et les invite parfois à secouer leur routine aliénante.

Or, devant ces femmes (de stupéfiantes actrices non professionnelles) avec qui elle tisse des liens de plus en plus forts, dont Chrystèle (Hélène Lambert), une mère célibataire de trois enfants au bord de la crise de nerfs, un sentiment d’imposture envahit Marianne. Elle craint aussi d’être trahie par ses origines, ou incapable de traduire les misères d’une classe sociale dont elle peut s’échapper à tout moment. Ce tiraillement fascine Emmanuel Carrère, qui trouve là une résonance profonde tissant toute son œuvre, une réflexion sur la sincérité de l’artiste à l’heure de décrire le réel, multiple et fragmentaire selon le point de vue où l’on se place.

DansOuistreham, Carrère décortique le quotidien simple et harassant de travailleurs empêtrés dans un système dont les rouages ont tôt fait de les broyer. Mais nous sommes loin de l’ascétisme du Bruno Dumont des années 1990 (La vie de Jésus, L’humanité) ou du radicalisme esthétique des frères Dardenne, qui eux aussi ont fini par convaincre des stars de plonger dans le monde des petits boulots et des grandes injustices (Marion Cotillard dans Deux jours, une nuit).

Dans le processus d’adaptation, remplacer comme cœur vibrant du récit la journaliste par une écrivaine accentue la dimension éthique de cette infiltration, méthode plus connue dans le milieu de l’information que dans le monde littéraire. Dans cette dynamique, bien des gens observés se sentent floués par cette quête de vérité sous le couvert de l’anonymat, les bonnes intentions des uns n’allégeant pas nécessairement les injustices subies par les autres. Or, avec ses accents de vérité, Ouistreham expose le caractère délicat de l’exercice et, dans une conclusion douce-amère, témoigne de ses limites.

Emmanuel Carrère ne bouleverse en rien les impératifs du monde du travail précaire, mais il en révèle les noirceurs et illumine la noblesse de celles et ceux qui en sont prisonniers.

 

Ouistreham

★★★ 1/2

Drame d’Emmanuel Carrère. Avec Juliette Binoche, Hélène Lambert, Léa Carne, Patricia Prieur. France, 2021, 106 minutes. En salle.

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