«Trois fois rien»: la loterie pour quitter la rue

Pour son premier rôle principal en France, Antoine Bertrand (à gauche) incarne un Québécois.
Photo: MK2 Mile-End Pour son premier rôle principal en France, Antoine Bertrand (à gauche) incarne un Québécois.

Trois fois rien, c’est un conte de fées et ce n'en est pas tout à fait un. Tournée dans le Paris le plus simple, au ras des pâquerettes — la rue, sans images de cartes postales, sans la tour Eiffel, en soi un parti pris —, cette comédie raconte la chance inouïe qui sourit à trois SDF (personnes sans domicile fixe). Gagner à la loterie,n’est-ce pas le rêve le plus réaliste auquel on peut aspirer dans pareille situation?

Trois fois rien tient vraiment du conte : les embûches sont multiples, mais, grâce aux 200 000 euros que « le loto » leur rapporte, les trois héros finissent par atteindre leur petit eldorado. La fin est heureuse, comme chez Disney.

Derrière cette merveilleuse aventure, le deuxième long métrage de Nadège Loiseau (Le petit locataire) comporte un commentaire sur une société peu aidante, insolente envers les plus démunis. Quand notre seul espoir repose sur le jeu des hasards, c’est que quelque chose cloche.

La réalisatrice et coscénariste signe une chronique sociale pavée de bonnes intentions. Dénué de misérabilisme, son regard fait de ces SDF des êtres solidaires et pleins de vie, plus prompts à rire qu’à se plaindre de leur sort. Leurs noms — Brindille (Antoine Bertrand), Casquette (Philippe Rebbot), La Flèche (Côme Levin) — disent beaucoup sur l’approche adoptée.

La combinaison de la dure réalité avec un ton doux, pour ne pas dire mielleux, tient mal la route. Qu’un tel bonheur (tirer les numéros gagnants) puisse à ce point panser tant de malheurs, on n’y croit pas. La réalisatrice montre bel et bien les failles d’un système qui, pour verser un lot, exige l’impossible des sans-abri, soit une carte d’identité, une adresse, un compte en banque, etc. Elle préfère cependant en faire une caricature (expédiée au bout d’un montage accéléré) et miser sur la voie proposée par une bienveillante fée, que les trois amis croisent à la société du loto. Va pour ce choix ; il y en a qui apprécieront.

Que penser d’Antoine Bertrand, digne représentant du Québec sur les écrans français ? Celui qui cumule les rôles en France (un cinquième film, J’adore ce que vous faites, de Philippe Guillard, est attendu cet été) affiche une grande assurance, capable qu’il est de tout jouer, y compris la colère. Il le fait le plus naturellement, dans sa langue et avec son accent québécois, enfilant les sacres comme lors de la longue énumération dont chacun de nous est capable.

Il faut saluer l’audace de Nadège Loiseau de lui confier le personnage pivot en le filmant ainsi. Jamais le Québec n’aura sonné si vrai… C’est pourtant cette même décision qui plombe son œuvre. Ce parler si rare au cinéma français sonne faux, plaqué. Que Casquette, compagnon de Brindille depuis sept ans, ne s’en offusque plus, d’accord. Que La Flèche, leur nouvel ami, réagisse si peu, ou tard, tient peut-être de l’insouciance qu’on lui attribue. Mais encore…

L’amitié et la tendresse qui se dégagent du trio ponctuent le récit de moments forts, mais trop isolés. On tourne souvent les coins ronds, comme s’il suffisait d’un visage bien rasé pour que la transformation s’opère.

 

Trois fois rien

★★ 1/2

Comédie de Nadège Loiseau. Avec Antoine Bertrand, Philippe Rebbot, Côme Levin, France, 2021, 97 minutes.

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