«Nouveau-Québec»: le voyage immobile

Sarah Fortin s’inscrit dans un désir profond des cinéastes québécois, toutes origines confondues, de tourner leur regard vers un ailleurs pas si lointain, mais encore méconnu.
Photos Voyelles Films Sarah Fortin s’inscrit dans un désir profond des cinéastes québécois, toutes origines confondues, de tourner leur regard vers un ailleurs pas si lointain, mais encore méconnu.

« Y a pas grand monde qui a pas de l’Indien dans la famille », lance un tenancier de bar, et propriétaire d’à peu près tous les commerces de Schefferville, à Mathieu (Jean-Sébastien Courchesne, tout de rage contenue), comptable dont l’existence prévisible et rassurante sera bouleversée au contact de paysages et de gens dont il ignorait tout.

Qu’allait-il faire aussi loin de ses repères ? C’est cette question que décline finement Sarah Fortin dans Nouveau-Québec, un premier long métrage de fiction pour celle qui a fait sa marque dans le documentaire (J’m’en va r’viendre, En marge du monde), ratissant un territoire qu’elle connaît bien, et qu’elle adore.

Pourtant, cette radiographie d’un couple à la dérive n’a rien d’une sirupeuse lettre d’amour, sauf peut-être dans le regard de Sophie (Christine Beaulieu, une interprétation riche en nuances et en émotions), émerveillée devant l’immensité d’un territoire qu’elle a quitté à l’âge de trois ans. Fille d’un employé d’une compagnie minière qui a fermé ses portes au début des années 1980, l’enseignante n’a pour ainsi dire aucun souvenir de l’endroit, mais elle est désireuse de respecter les dernières volontés de son père : qu’on répande ses cendres sur une terre où il fut visiblement heureux, et apprécié de tous.

On dit des jeunes couples qu’ils vivent leur première dispute dans les allées d’un magasin IKEA ; les plus anciens reviennent parfois de voyage avec quelques illusions en moins. Celles que Sophie et Mathieu vont perdre dans ce qui s’annonçait comme une simple escapade symbolique seront nombreuses, dès le moment où un incident tragique va alerter la police et les rendre suspects aux yeux de la majorité des Autochtones de la région, sauf Jean-Louis (Jean-Luc Kanapé), un Innu qui devient vite un véritable ange gardien.

Ce climat de méfiance provoquera en eux des effets inattendus. Sophie amorcera une découverte du territoire aux allures de quête intérieure — et y trouvera beaucoup plus — alors que Mathieu, digne fils de Jack Nicholson dans The Shining, va peu à peu se transformer en être impatient, raciste, odieux et paranoïaque. La cassure progressive poussera la jeune femme à ratisser large, surtout en compagnie de Jean-Louis, et elle finira par comprendre les raisons secrètes, et troublantes, de son retour. Sans compter que tout, ou presque, les empêche de partir : une enquête policière qui traîne en longueur faute de personnel et un train partant rarement au jour prévu, ou « si Dieu le veut ».

Au milieu de cet environnement quasi lunaire où les deux citadins passent souvent pour des extraterrestres éberlués devant les prix exorbitants et le rythme languissant des choses, le couple effectue une sorte de voyage immobile, chacun allant très loin au fond de lui-même tout en étant captif d’une situation ubuesque. Les ciels gris, les routes boueuses, les maisons dont ils ne restent que des ruines, tout cela est observé par la caméra parfois contemplative, parfois agitée, de Vincent Gonneville, qui se tient toujours au plus près de ce tandem qu’un seul coup de fusil va peu à peu disloquer.

Nouveau-Québec démarre sur des images d’actualité évoquant la fin des rêves à Schefferville et le départ des travailleurs miniers réduits au chômage. Nous revient alors en tête le souvenir du Dernier glacier, de Jacques Leduc et Roger Frappier, qui détaillait àl’époque cette brutale fermeture. Si la filiation apparaît évidente, Sarah Fortin s’inscrit aussi dans un désir profond des cinéastes québécois, toutes origines confondues, de tourner leur regard vers un ailleurs pas si lointain, mais encore méconnu.

Les exemples de cette curiosité renouvelée sont de plus en plus nombreux, et d’une grande sensibilité (Tuktuq, de Robin Aubert ; Iqaluit, de Benoît Pilon ; Kuessipan, de Myriam Verreault, etc.). Il faut maintenant ajouter celui de Fortin, observant un horizon âpre et singulier, traversé par des êtres dont certains ne sont pas prêts pour la réconciliation. Nouveau-Québec témoigne avec délicatesse de cette douleur.

Nouveau-Québec

★★★ 1/2

Drame de Sarah Fortin. Avec Christine Beaulieu, Jean-Sébastien Courchesne, Jean-Luc Kanapé, Jean-Marc Dalpé. Québec, 2020, 96 minutes. En salle.

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