«Great Freedom»: leurs années de plomb

Une scène du film «Great Freedom»
Photo: Mubi Une scène du film «Great Freedom»

Allure quasi décontractée, regard jamais apeuré, même au moment de se dénuder devant des gardiens de prison : on sent l’habitude, voire la routine, dans la démarche de Hans (Franz Rogowski) au moment de son arrivée en ces lieux qui, en 1968, respirent la tristesse et l’usure du temps.

Cette entrée en matière illustre avec éloquence le rapport quasi fusionnel que le détenu entretient avec cet univers, une révélation en trois temps dans Great Freedom, du cinéaste autrichien Sebastian Meise (Stilleben). Nous savons tout de même pourquoi il est privé de liberté : il a été filmé à son insu dans des toilettes publiques par les autorités policières d’Allemagne de l’Ouest, des images utilisées pour coffrer ceux que l’État qualifie de « pervers », un procédé cautionné par le tristement célèbre paragraphe 175 du Code civil allemand. Hans en est la figure tragique, et ce, dès 1945.

Sebastian Meise établit un étonnant va-et-vient temporel, nous ramenant ensuite aux tristes lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, toujours au même endroit, où résonne l’accent de soldats américains. Hans y est plus jeune, mais meurtri jusqu’aux os, à peine sorti d’un camp de concentration, lui qui devait porter alors le triangle rose. D’abord rebuté à l’idée de partager sa cellule avec lui, Viktor (Georg Friedrich), colosse aux pieds d’argile, finira par l’accepter au point d’apposer un tatouage sur son bras pour camoufler les chiffres de la honte.

Cette relation, parfois complice, parfois orageuse, constitue le fil d’Ariane de ses peines prolongées. En 1968 comme en 1957, autre moment charnière, Hans pourra se nourrir d’illusions en cultivant des amours impossibles, le premier avec Oskar (Thomas Prenn), une relation euphorique, mais au parfum tragique, et le second avec Leo (Anton von Lucke), peu de temps avant la mise au rancart du paragraphe 175 en 1969. Le vieil habitué des barreaux sera même prêt à mentir pour sauver de la déchéance sociale ce jeune musicien timoré.

Dans cet univers oppressant, le temps apparaît pétrifié, d’abord parce que la caméra ne quitte pratiquement jamais les lieux, le monde extérieur y étant pour ainsi dire absent, à part quelques échos à peine, dont ceux d’un feu d’artifice. Au milieu de cette misère, Hans ressemble à une page blanche, être taciturne au regard incandescent, lui dont on ne saura pratiquement rien, sauf son ingéniosité à contourner les règles, à séduire malgré les dangers. Cette posture austère et opaque rappelle d’ailleurs celle de Margarethe von Trotta (Les années de plomb, Rosa Luxemburg) à une autre époque, illustrant le côté obscur d’une société nouvellement libre, mais encore prisonnière de ses démons et de ses intolérances.

Dans un style dépouillé qui doit beaucoup au regard acéré de la directrice photo française Crystel Fournier et au refus assumé de la grandiloquencede la part du cinéaste — oubliez les postures racoleuses du traditionnel film de prison —, Great Freedoms’attarde aux détails d’un quotidien sans joie à l’horizon camouflé. Les mystères qui l’entourent ne font pas de Hans une figure révolutionnaire, un opposant farouche à l’hypocrisie ambiante, mais sa seule présence et ses désirs jamais refoulés représentent une menace.

Sebastian Meise ne pouvait d’ailleurs trouver meilleur double que Franz Rogowski, acteur rigoureux aux choix exemplaires (Victoria, Ondine, Transit, Une vie cachée). D’un admirable abandon, plongé dans des ambiances glauques — les scènes en cellule d’isolement donnent froid dans le dos —, il s’est plié aux visions d’un cinéaste jamais prisonnier des clichés, concluant la trajectoire de ce héros improbable avec un sens de l’ironie qui aurait plu à Fassbinder.

Great Freedom (version allemande sous-titrée en anglais de Grosse Freiheit)

★★★ 1/2

Drame de Sebastian Meise. Avec Franz Rogowski, Georg Friedrich, Anton von Lucke, Thomas Prenn. Autriche–Allemagne, 2021, 116 minutes.

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