On prend toujours un train (pour Schefferville)

Sur Facebook, explique Sarah Fortin, «j’ai découvert plusieurs groupes d’anciens de Schefferville qui se désolaient de voir l’état actuel des choses. Bien des maisons ont été démolies: c’est aussi dramatique pour ceux qui sont partis, ne pouvant plus retrouver les traces de leur enfance et de leurs racines, que pour ceux qui sont restés.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sur Facebook, explique Sarah Fortin, «j’ai découvert plusieurs groupes d’anciens de Schefferville qui se désolaient de voir l’état actuel des choses. Bien des maisons ont été démolies: c’est aussi dramatique pour ceux qui sont partis, ne pouvant plus retrouver les traces de leur enfance et de leurs racines, que pour ceux qui sont restés.»

Avant même de poser sa caméra au milieu des vastes étendues du 55e parallèle qui ceinturent les villages de Schefferville, Matimekush-Lac John et Kawawachikamach, là où il est impossible de se rendre en voiture, la réalisatrice Sarah Fortin ne craignait pas les défis. En 2011, portée par son admiration pour l’artiste et guidée par sa témérité, elle a suivi à la trace le chanteur Stephen Faulkner dans J’m’en va r’viendre, souvent seule à l’observer se débattre dans un monde qui ne semble plus vouloir de lui, et pas seulement celui de la musique.

À la même époque, celle qui passe des séries documentaires (39-45 : en sol canadien, Champion du monde) aux courts métrages de fiction (Le fleuve à droite, Manouk) réfléchissait déjà à ce qui deviendra plus tardNouveau-Québec, également nourrie par une passion, celle d’un territoire dont elle ignorait tout quelques années plus tôt. Car si l’on évoque souvent l’influence de l’émission La course destination monde sur toute une génération de réalisateurs québécois, on parle moins de celle exercée par le Wapikoni mobile sur les cinéastes-formateurs ayant pris part à cette aventure auprès des communautés autochtones.

Sarah Fortin a fait partie de cette équipe dans les années 2000, découvrant un territoire dont elle ignorait tout… et qui visiblement ne la quittera plus jamais. « Je ne peux pas parler pour les autres, affirme la réalisatrice, mais beaucoup de choses ont changé dans mon parcours, à commencer par Nouveau-Québec, grâce au Wapikoni. J’ai découvert tous ces gens avec qui on partage un même territoire, mais nous ne les côtoyons pas. J’avais toujours rêvé de réaliser des projets documentaires à l’international, alors qu’il y a tout un pan du Québec que j’ignorais complètement. » Après un premier contact à Schefferville, elle y retournera chaque année, pour s’imprégner du paysage et cultiver des amitiés. Pour s’y rendre, il est impératif de laisser sa voiture à Sept-Îles et d’entreprendre un trajet de 568 km en train, d’une durée de 12 heures — quand tout va bien !

Les néophytes débarquent souvent à la gare avec un air hébété, semblable à celui qu’arborentSophie (Christine Beaulieu) et Mathieu (Jean-Sébastien Courchesne), un couple pour qui ce voyage revêt une dimension symbolique. Cette enseignante, partie trop jeune pour se souvenir de ces lieux, va y répandre les cendres de son père, ancien travailleur d’une compagnie minière qui, comme toutes les autres, avait fermé boutique au début des années 1980, laissant derrière elle désolation… et démolitions.

Son compagnon tenait à être présent, mais ignorait que ce périple allait ébranler ses certitudes, et réveiller en lui bien des démons. Car des incidents tragiques vont les forcer à prolonger leur séjour, entre une enquête policière traînant en longueur, un train qui n’arrive jamais à l’heure prévue, et les fantômes du passé qui n’ont pas été emportés à la même vitesse que les maisons détruites.

Devant Nouveau-Québec, on ne peut s’empêcher de voir en Sophie la fille d’un des personnages du docu-fiction Le dernier glacier (1984), de Jacques Leduc et Roger Frappier, les deux cinéastes captant la fermeture de cette ville minière et les blessures qu’elle va engendrer. Sarah Fortin connaît ce film, bercée depuis longtemps par Schefferville, le dernier train, la chanson-thème de Michel Rivard, son idole d’enfance, elle qui a signé pour lui un vidéoclip, Seize ans déjà. « À bien y penser, dit-elle en rigolant, mon premier contact avec Schefferville, c’est cette chanson ! Je crois que les travailleurs partis “dans le sud” ont gardé un souvenir un peu romantique de cette époque et de ce territoire. »

Sur Facebook, poursuit-elle, « j’ai découvert plusieurs groupes d’anciens de Schefferville qui se désolaient de voir l’état actuel des choses. Bien des maisons ont été démolies : c’est aussi dramatique pour ceux qui sont partis, ne pouvant plus retrouver les traces de leur enfance et de leurs racines, que pour ceux qui sont restés. Comme si leur vie là-bas n’avait pas d’importance, alors que la communauté connaît toujours un problème criant de logement. » Quant à la salle de cinéma évoquée dans la magnifique chanson de Rivard figurant aussi sur l’album Sauvage, la réalisatrice tient à dissiper nos dernières illusions : il ne reste plus rien du Roxy, et depuis très longtemps déjà.

Par contre, entre les versions embryonnaires du scénario en 2011 et le tournage en 2019 — sa sortie le 18 mars témoigne, si besoin est, des effets de la pandémie sur le secteur de la distribution… —, quelque chose a changé dans ce coin de pays, surtout pour les Innus et les Naskapis : la reprise de l’exploitation minière. « Ça peut sembler une bonne nouvelle, puisque ça donne du travail aux gens de la communauté, souligne Sarah Fortin, mais ça suscite aussi beaucoup de questions, entre autres sur le passé. Lorsque les conditions économiques ne seront plus favorables, les compagnies vont-elles encore partir en laissant de grands trous dans le territoire ? Ces gens-là vivent une ambivalence, entre la protection de leur environnement et une plus grande vitalité économique. »

Celle-ci ne se fait pas encore sentir partout, ce qui a posé quelques défis, Sarah Fortin étant bien consciente que l’éloignement (si une pièce d’équipement brise, la patience et la débrouillardise sont de mise), les contraintes techniques (oubliez les réseaux cellulaires), l’imprévisibilité des horaires du train (pester contre les retards ne le fera pas arriver plus vite) peuvent affecter le moral d’une équipe de tournage. Surtout pendant plus d’un mois.

« Personne ne retourne à la maison le soir, ironise Sarah Fortin. Plusieurs techniciens ont refusé parce qu’ils ne voulaient pas s’éloigner de leurs enfants, alors j’avais une équipe jeune et fringante, forcément toujours ensemble du matin au soir, et qui n’était pas sur le téléphone entre deux prises ! Mais personne n’avait la même réaction face à cet endroit : certains se sont sentis oppressés parce qu’ils n’avaient pas le contrôle. Au milieu de ces grands espaces, on ne choisit pas nécessairement quand on arrive et quand on part… »

Ce malaise s’immisce également chez Sophie et Mathieu, montrant la pression que l’étrangeté et l’inattendu exercent sur un couple, surtout quand chacun réagit d’une façon différente devant d’autres cultures, les regards intrigués ou accusateurs, ou le simple fait d’attendre sans savoir de quoi demain sera fait.

Quant aux lendemains de Sarah Fortin, ils sont plus clairs. Son amour pour les grands espaces et les Premières Nations, elle le cultive en ce moment en tournant aux côtés de la poète innue Joséphine Bacon dans un documentaire à quatre mains, Nitassinan, ode au territoire tissé sur quatre saisons. Parions qu’elle n’a pas fini de prendre des trains, et va toujours s’en réjouir.

Nouveau-Québec prend l’affiche le 18 mars.

À voir en vidéo