«Louloute»: la vie à la ferme n'est pas un conte de fées

Laure Calamy dans le film «Louloute»
Photo: K Films Amérique Laure Calamy dans le film «Louloute»

Louloute, ou Louise, a neuf ans, vit à la ferme. Ses parents, producteurs de lait endettés et menacés par l’industrialisation du secteur, son frère aîné, sa sœur cadette et le chien Soldat forment son entourage, auxquels il faut ajouter un camarade d’école de qui elle est amoureuse. Dans ce décor de granges, d’animaux et de boue, Louloute s’affirme, frondeuse et authentique, portée par une douce mélancolie qui la rend unique.

Le film n’aurait raconté que l’histoire de la gamine et de sa famille qu’il aurait esquissé un tableau de la vie rurale pleine de défis. Sans plus. Or, le Louloute qu’a scénarisé et réalisé Hubert Viel dépasse le simple et joli cadre champêtre. Le troisième long métrage de ce cinéaste méconnu ici — son deuxième, Les filles au Moyen Âge, aurait cependant fait partie, en 2015, du déjà moribond FFM — aborde avec délicatesse, sans mièvrerie, les thèmes de l’éveil (social), de la différence et de la santé (mentale).

Œuvre en deux temps, celui de Louise, prof d’histoire dans un lycée, et celui de son enfance, trente ans plus tôt, Louloute alterne deux réalités, les fusionne même, à certains moments, dans un seul plan. Tout semble se passer dans la tête du double personnage principal (ou devant ses yeux). « Comme si à neuf ans, j’imaginais un futur de merde », admet l’adulte, troublée par une tragédie qui aura bousculé sa vie à la ferme.

Le réalisateur n’abuse ni de la voix hors champ au « je » ni d’une caméra subjective. Il mise sur une multitude de manières, évoquant le souvenir, le rêve ou la fabulation, sans qu’on sache à quel niveau se situe telle scène ou telle autre. Quoi penser lorsque le chien est appelé à prendre la chaise, littéralement, du papa absent ?

Penchant pour un grand réalisme, à la Maurice Pialat, et influencé, a-t-il déjà reconnu, par l’onirisme de Hayao Miyazaki — mais aussi par les figures féminines du réalisateur de La princesse Mononoké —, Viel réussit à marier les genres sans que l’ensemble s’effondre. Entre la ville de Louise et la campagne de Louloute, entre un cours sur la démocratie dans l’Antiquité et une séance de traite de vache manuelle, il y a certes rupture, mais celle-ci s’explique et prend sens au fur et à mesure que le récit progresse.

Le visage et la présence de la solide et crédible Alice Henri (Louloute, enfant) donnent au film son charme — comme si on retrouvait la Ponette de Jacques Doillon, larmes en moins. Dans la joie comme dans le choc dramatique, parce que drame il y a, son personnage se dresse comme une fillette plutôt mature.

Chronique humaniste, avec des pincées de propos politique, Louloute effleure la plupart du temps ses sujets. On n’est ni dans Le démantèlement ni dans Joker. Peu monotone, le récit est notamment rythmé par des séquences mettant en scène un surprenant bestiaire, comme un lapin qui sortirait du chapeau — ou un poussin, de la coquille (à la place de l’œuf à faire cuire). Et se termine par un inattendu commentaire sur l’amour familial que laissait apparaître cette note de nostalgie qui se pointait dans les décors et les couleurs des années 1980.

Louloute

★★★ 1/2

Drame de Hubert Viel. Avec Alice Henri, Laure Calamy, Bruno Clairefond, Erika Sainte. France, 2020, 128 minutes.

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