«Amants»: carnage à trois

Pierre Niney et Stacy Martin dans le film «Amants»
Photo: Roger Arpajou Les Films Pelléas Pierre Niney et Stacy Martin dans le film «Amants»

Il est parfois hasardeux de mettre en parallèle les rôles et les réalisations de ceux et celles capables de passer devant comme derrière la caméra. En ce qui concerne Nicole Garcia, elle dont la voix grave et l’intensité inspirent davantage les cinéastes à lui offrir des personnages tragiques et incandescents (Péril en la demeure, de Michel Deville, vous vous souvenez ?), sa personnalité de réalisatrice n’est pas si différente. De Place Vendôme à Mal de pierres en passant par L’adversaire, elle tisse depuis 30 ans et en neuf longs métrages une toile en clair-obscur où les passions dévorantes s’accompagnent de secrets honteux, et combien de silences cruels.

C’est ainsi qu’on pourrait résumer Amants, coscénarisé par son complice de toujours, Jacques Fieschi, depuis Un week-end sur deux, variation du ménage à trois dans sa forme la plus ombrageuse, près du film noir, même si Garcia ne cherche pas à reproduire à la perfection les codes du genre. Ses personnages ont beau s’enfoncer dans le malheur, jamais elle ne propose une vision haletante du cauchemar dans lequel ils sont plongés, s’attardant plutôt à leurs dérives intérieures et leurs élans du cœur. Cette posture est soutenue d’un bout à l’autre par le directeur de la photographie, Christophe Beaucarne, un autre habitué du monde de Garcia, qui capte les beautés de l’île Maurice sous des allures souvent crépusculaires.

Ce coin paradisiaque représente la partie centrale d’un récit en trois chapitres, et en trois lieux distincts, chacun servant de décor aux remous d’une liaison dangereuse entre Lisa (Stacy Martin), étudiante en hôtellerie, et Simon (Pierre Niney), un vendeur de drogue pour la haute bourgeoisie parisienne. Leur osmose, à la fois charnelle et psychologique, ne résistera pas à la mort par surdose d’un client dans la force de l’âge de Simon, qui provoquera une séparation brutale et douloureuse. C’est justement sous le soleil de l’île Maurice qu’ils se retrouvent, par hasard et quelques années plus tard, lui plagiste et elle femme du monde au bras de Léo (Benoît Magimel), un riche assureur ayant monnayé son passeport suisse. Leurs retrouvailles ne feront pas que ranimer de vieux souvenirs, mais aussi la flamme, celle qui brûle tout sur son passage. Et l’immolation aura lieu à Genève, présentée ici sous son jour le moins romantique, si d’aventure elle en possède un.

Tout comme Mal de pierres appartenait corps et âme à Marion Cotillard, Nicole Garcia fait de Stacy Martin, passée par la dure école Lars von Trier (Nymphomaniac), le diadème de ce drame conjugal, l’objet de convoitise de deux hommes que tout sépare (l’âge, la condition sociale, la force physique, etc.), mais qui sont aveuglés par la même femme. Évoluant dans des lieux transitoires, squattant des appartements sinistres, des hôtels de luxe ou bas de gamme et des maisons au chic sans âme, ce trio infernal multiplie les faux-fuyants et les duperies.

Dans un style qui n’est pas sans rappeler celui de Claude Chabrol, la mécanique bien huilée en moins, Nicole Garcia entoure ses personnages d’un halo de mensonges, provoquant malentendus, rendez-vous ratés, comportements agressifs (Léo démontre sa domination silencieuse dans la chambre à coucher) ou erratiques qui les entraînent vers de nouvelles trajectoires. Garcia ne s’encombre pas non plus de vraisemblance, dont celle entourant les retrouvailles du couple maudit dans l’océan Indien comme en Suisse, préférant décrire dans le menu détail les remous psychologiques de cette valse des sentiments en trois temps et sur deux hémisphères.

Bien des clichés collent à la peau des acteurs devenus réalisateurs, dont cette supposée bienveillance au moment de diriger leurs camarades de jeu. Ils n’ont rien d’exagéré chez NicoleGarcia, car elle sait tirer le meilleur de trois grands interprètes d’horizons différents. Niney et Martin ne sont jamais éclipsés par la force tranquille d’un Benoît Magimel que l’on a déjà vu plus expressif (inoubliable dans De son vivant, d’Emmanuelle Bercot), ici en écorché vif camouflant ses blessures. Moins un polar trépidant qu’une implacable radiographie amoureuse, Amants expose sobrement les funestes envies de ce tragique ménage à trois.

Amants

★★★ 1/2

Drame de Nicole Garcia. Avec Stacy Martin, Pierre Niney, Benoît Magimel, Christophe Montenez. France, 2020, 102 minutes.

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