«Kimi»: cours Angela, cours

Zoë Kravitz dans le film «Kimi», de Steven Soderbergh
Photo: HBOMax/WarnerBros.Pictures Zoë Kravitz dans le film «Kimi», de Steven Soderbergh

Au pied du vaste immeuble d’Angela Childs, jeune millénariale plombée par l’introversion pandémique, se pressent tous les matins des télétravailleurs venus cueillir lattés et sandwichs-déjeuners dans le camion de rue qui en a fait un de ses nouveaux arrêts obligés. Depuis sa fenêtre, elle les observe avec un mélange de crainte et d’envie, incapable de renouer avec ce monde masqué si semblable au nôtre et qui s’éveille sans elle. Thriller technologique qui flirte tantôt avec le drame corporatif, tantôt avec le film vengeur, Kimi, de Steven Soderbergh, résonne rudement bien avec son époque.

Le cinéaste de Traffic (Trafic) et de Contagion (tiens, tiens !), qui a délaissé le grand écran pour le petit, revient aux bases avec un scénario qui joue sur des clés connues. Il livre en effet pour HBO Max (relayé ici sur Crave) un opus aux ambitions modestes, qui mise d’abord sur un scénario aux ressorts étouffants. Il y a du The Conversation (Conversation secrète) de Coppola et du Rear Window (Fenêtre sur cour) de Hitchcock dans ce film. Steven Soderbergh, qui a travaillé avec David Koepp au scénario, revendique aussi des atomes crochus avec La chambre forte écrit par ce dernier.

Et la Kimi du titre ? Il s’agit d’une assistante vocale, cousine des Siri et des Alexa de ce monde. Pour l’heure, Kimi n’a pas réponse à tout, mais cela viendra, Angela Childs et ses collègues y veillent. L’ancienne modératrice chez Facebook passe ses journées à résoudre les problèmes de l’assistante personnelle pour le compte de la firme Amygdala, qui la vend comme une aide domestique serviable et docile. Cela est rafraîchissant, cette technologie n’est jamais présentée comme l’ennemi à abattre.

Emmurée avec tous ces Kimi avides de réponses, Angela échange aussi sèchement avec son propre prototype. Éteinte par un trauma dont on ne saura rien, elle passe à travers ses journées sans les voir, rattachée au monde par une litanie de gestes obsessifs. Jusqu’à ce qu’une voix en détresse perce son intranquillité réglée au quart de tour. Déterminée à dénoncer ce qu’elle croit être un crime sordide, Angela devra se faire violence pour affronter le monde. Dans la peau de cette anxieuse à l’esprit vengeur, Zoë Kravitz distille un désespoir qui se mue bientôt en une inflexible soif de justice.

La sortie d’Angela dans la ville est oppressante, la caméra, qui la suivait déjà comme une ombre, se collant à son corps en émoi jusqu’à ne faire qu’un. Steven Soderbergh a visiblement pris plaisir à cette danse au corps-à-corps, qu’il a aussi montée. Dans son œil, Seattle vibre d’une énergie contagieuse. Quant à la firme Amygdala, lui et Koepp refusent de la résumer à ses ambitions. Ses défauts et ses errements apparaissent comme le fait d’individus, sa technologie se révélant pour ceux-là une arme à double tranchant. Le dernier tiers du film verse quant à lui dans un plus classique jeu du chat et de la souris qui tourne à la vendetta sanglante.

L’ensemble, dont les trois temps s’imbriquent hélas au chausse-pied, ne manque pas d’intelligence malgré des personnages périphériques pour plusieurs caricaturaux. On s’étonne quand même du virage à 180 degrés d’Angela, qui tire une énergie de justicière phénoménale de ses angoisses paralysantes. Mais on retient surtout le sentiment que Kimi a su, malgré ses défauts, capturer l’essence de nos vies pandémiques, leur immobilisme, comme leur caractère anxiogène, cela avec un personnage féminin dont les failles s’avèrent aussi les forces. À méditer tandis que le déconfinement s’amorce.

Kimi

★★★

Thriller de Steven Soderbergh. Scénario de David Koepp. Avec Zoë Kravitz, Byron Bowers, Jaime Camil. États-Unis, 2022, 149 min. Sur Crave.

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