Joachim Trier trace le portrait de la jeune femme en fuite

Le réalisateur Joachim Trier (au centre) sur le plateau de «Julie en 12 chapitres», avec l’actrice Renate Reinsve, auréolée de la Palme d’or de la meilleure actrice à Cannes
Photo: Christian Belgaux Oslo Pictures Le réalisateur Joachim Trier (au centre) sur le plateau de «Julie en 12 chapitres», avec l’actrice Renate Reinsve, auréolée de la Palme d’or de la meilleure actrice à Cannes

Les affres du décalage horaire avaient épargné le cinéaste norvégien Joachim Trier, arrivé la veille de New York à Oslo, cette ville dont il ne semble jamais se lasser. Même à travers le filtre de la visioconférence, l’enthousiasme, l’énergie et la générosité du réalisateur de Julie (en 12 chapitres) étaient palpables.

C’est d’autant plus louable que, depuis son triomphe au Festival de Cannes en mai dernier, la trajectoire du dernier volet de sa trilogie sur la faune locale, après Reprise (2003) et Oslo, 31 août (2011), l’a conduit un peu partout (c’est là la chance et le lot des cinéastes qui ne peuvent confier à des stars le soin du service après-vente). À ce chapitre, Joachim Trier se défend admirablement bien, grâce à son anglais irréprochable et à son véritable intérêt pour son interlocuteur.

La chose n’a rien d’étonnant, son humanisme émane de tous ses films, même ceux qui s’éloignent — mais pas trop — de ses portraits doux-amers de la jeunesse d’Olso, comme Thelma et Louder Than Bombs, pour le moment sa seule incursion américaine. Julie (en 12 chapitres), véritable lettre d’amour à une ville faisant rarement partie de l’inconscient cinématographique, en dévoile les charmes, les coins secrets et les sommets qui donnent à ses personnages le sentiment de dominer le monde. Ou de sérieux vertiges.

Julie (Renate Reinsve, auréolée de la Palme d’or de la meilleure actrice) éprouve tous ces sentiments entremêlés, trentenaire qui voudra tour à tour devenir médecin, psychologue et photographe, changements brutaux pour un entourage visiblement habitué à ses coups de tête. Les indécisions de Julie ne sont pas que professionnelles, elle qui est abonnée aux relations éphémères et aux liaisons plus ou moins dangereuses, rêvant des bras de l’un quand elle se blottit dans ceux d’un autre. C’est à cela que seront confrontés Aksel (Anders Danielsen), un célèbre créateur de bandes dessinées dans la quarantaine, puis Eivind (Herbert Nordrum), un barista rencontré dans un mariage où, évidemment, Julie n’était pas invitée.

Certains ont comparé ses errances et ses doutes à deux d’un Antoine Doinel, l’alter ego de François Truffaut. Une comparaison que Joachim Trier trouve lourde à porter, voyant tout de même une filiation avec le réalisateur de Baisers volés et Domicile conjugal. « Beaucoup d’autres ont noté que j’avais tourné trois films avec le même acteur, Anders Danielsen Lie. On le voit dans sa vingtaine, sa trentaine et sa quarantaine ; là se trouve le lien avec Truffaut, à mon avis. Par contre, un peu partout en Europe, on s’attarde surtout au portrait d’une génération. Et pour chacune d’entre elles que j’observe, j’y cherche toujours quelque chose de singulier, de même que leurs ambivalences. »

Celles qui habitent Julie sont multiples, face au monde du travail, la maternité, la fidélité amoureuse ou la filiation. Une seule scène la réunissant avec son père, qui n’est pour elle qu’une ombre depuis sa naissance et un monument de mauvaise foi, semble cristalliser tous les doutes de cette jeune femme apeurée devant les contraintes. Elle incarne aussi, un peu malgré elle, ce qu’un ami cinéaste de Joachim Trier voit dans tous ses films, cette « Os-loneliness », cette solitude typique des habitants de la capitale.

« Il me dit toujours, admiratif, que mes films parlent “encore” de ça ! J’avoue que l’expression me plaît beaucoup, et je serais tenté d’en faire des t-shirts pour l’inscrire dessus », dit-il à la blague. Du même souffle, il précise n’avoir rien d’un sociologue, et que son rapport à la ville de même qu’à ses habitants relève surtout d’une posture de cinéaste, cherchant des lieux évocateurs, romantiques, ou impressionnants au point de submerger les personnages devant tant d’espaces à conquérir.

En avant la musique

 

Pas sociologue, certes, mais à ses heures… DJ. Même s’il n’a pas la renommée d’un David Guetta, Alan Walker ou Calvin Harris — et s’étonne que le journaliste du Devoir soit au courant ! —, Joachim Trier fait tourner les platines à l’occasion, une activité pas si éloignée de son « vrai » métier de cinéaste. « Je m’intéresse beaucoup à la dramaturgie de la musique, et j’aime voir comment les émotions peuvent monter et descendre [sur un plancher de danse]. Ma façon d’écrire pour le cinéma n’est pas si différente, je refuse d’envisager la scénarisation comme une construction mécanique. J’essaie de sentir les choses et l’intensité qui se dégage des images. »

Les influences musicales de Joachim le DJ trahissent bien sûr son âge (il est né en 1974 à Copenhague, au Danemark), amoureux de la soul et du post-disco du début et du milieu des années 1980, friand aussi des sonorités de Giorgio Moroder, autrefois l’allié de Donna Summer, aujourd’hui de Kylie Minogue, et de Brian de Palma pour son Scarface, un des cinéastes préférés de Trier.

Pendant les heures où la foule est sous son contrôle, en a-t-il profité pour s’inspirer de personnes dont le profil pourrait se confondre aveccelui de Julie ? « Des Julie, il y en a beaucoup, rétorque Joachim Trier, mais avant de les observer dans mes prestations, je devais d’abord la trouver à l’intérieur de moi, et avec l’aidede mon fidèle coscénariste Eskil Vogt. L’archétype de Julie n’est pas seulement féminin, car on retrouve autant d’hommes de cette génération qui sentent la pression de la réussite, celle de répondre aux nombreuses attentes que la société place en eux, autant sur le plan professionnel que sur le plan sentimental. »

Les pressions, le cinéaste en connaît quelques-unes depuis la reconnaissance internationale de Julie (en 12 chapitres) après sa présentation à Cannes, et une flopée d’autres prix par la suite. Au moment de notre entretien, il ignorait encore quel chemin son film allait se frayer jusqu’aux Oscar. La récolte fut plutôt bonne avec deux nominations, celle du meilleur film étranger et celle du meilleur scénario original. Dans un des moments les plus touchants de la relation entre son héroïne et Aksel, son amoureux dans la quarantaine, l’homme, meurtri, évoque l’importance de la culture à travers les objets (dont les livres et les disques), discours poignant teinté d’une nostalgie dans laquelle le cinéaste se reconnaît. Une ou deux statuettes à chérir ? Joachim Trier ne dirait sûrement pas non.

Julie dans tous ses états

Bien difficile de prévoir les réactions de l’héroïne imaginée par Joachim Trier dans ce film concluant en beauté et en émotions parfois vives une trilogie consacrée à une ville, Oslo, et à ses jeunes antihéros que le cinéaste affectionne tant. Ils nous sont cette fois offerts dans un écrin lumineux, contraste frappant avec le parcours erratique, étonnant et imprévisible de cette reine du doute et de l’esquive, incapable de tenir en place : parfois avec le sourire, parfois les larmes aux yeux. À ses côtés se rangent des hommes de tous les âges, désarçonnés par son indolence et/ou son arrogance, à l’image du spectateur vite happé par ce récit captivant au montage frénétique et parsemé de quelques morceaux de bravoure (dont une traversée de la cité aux accents surréalistes). Le charme exceptionnel de ce portrait de femme saura rallier toutes les générations, son pouvoir d’attraction tenant beaucoup à la présence incandescente de Renate Reinsve, icône parfaite du temps présent et future égérie de Joachim Trier.

 

Julie (en 12 chapitres) (V.F. de The Worst Person in the World)

★★★★

Comédie dramatique de Joachim Trier. Avec Renate Reinsve, Anders Danielsen Lie, Herbert Nordrum, Hans Olav Brenner. Norvège, 2021, 127 minutes. En salle.



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