«The Lost Daughter»: le passé comme une marée

Dans le rôle de Leda, Olivia Colman, vedette oscarisée du film «The Favorite», dégage à nouveau une impression de naturel telle que l’on éprouve d’emblée de l’empathie pour son personnage.
Photo: Netflix Dans le rôle de Leda, Olivia Colman, vedette oscarisée du film «The Favorite», dégage à nouveau une impression de naturel telle que l’on éprouve d’emblée de l’empathie pour son personnage.

Afin de chasser la grisaille existentielle, Leda a décidé de s’offrir un séjour en Grèce. Avec ravissement, elle découvre son appartement de location où l’attend une copieuse corbeille de fruits. Or, en y pigeant une orange, elle constate que la pourriture s’est répandue par le dessous. L’image agit comme un mauvais augure, voire comme une métaphore. En effet, les vacances de Leda seront tout sauf idylliques. Librement inspiré d’un roman d’Elena Ferrante, The Lost Daughter (Poupée volée), prix du meilleur scénario à Venise pour sa réalisatrice Maggie Gyllenhaal, donne à voir une autre performance splendide d’Olivia Colman.

Professeure de littérature et traductrice émérite dans la quarantaine, Leda voit sa quiétude mise à mal dès le deuxième jour de ses vacances, lorsque débarque sur la petite plage où elle se repose une famille bruyante et vulgaire. Presque malgré elle, Leda focalise son attention sur l’une des membres du clan, Nina, une jeune mère aux prises avec une enfant difficile.

Déjà prompte à l’introspection, solitude aidant, voici que Leda est assaillie par un flot de souvenirs troubles du temps où elle était elle-même une jeune mère dépassée et, on le découvre graduellement, profondément malheureuse. Avec acuité, et sans fléchir, The Lost Daughter explore ainsi le sujet tabou du regret maternel.

Au gré de retours en arrière tenant tantôt du flash impressionniste, tantôt du long segment narratif, on prend petit à petit la pleine mesure du désarroi existentiel de Leda jadis, entre deux filles qu’elle aime mais qui siphonnent toute son énergie, un conjoint aveugle et sourd à sa détresse (et peu porté sur l’équité) et des aspirations professionnelles on ne peut plus légitimes.

Tandis qu’elle revisite au fil des jours les choix qu’elle a faits, Leda se retrouve de plus en plus mêlée à la vie de Nina. Cette dernière vit-elle une situation similaire à celle de Leda autrefois, ou Leda se prend-elle simplement au jeu de la projection ? Et c’est sans compter le fait que les proches de Nina, sous des dehors de bonhomie grossière, semblent cacher une nature sinistre.

Empathie immédiate

À cet égard, l’une des nombreuses qualités de ce premier film de Maggie Gyllenhaal, une comédienne chevronnée, est de nourrir l’ambiguïté sur tout un tas d’éléments sans chercher à fournir, à terme, de réponse définitive. Dans le cadre d’une étude psychologique telle que celle-ci, ce parti pris est loin d’être frustrant, et contribue au contraire à densifier un portrait de femme merveilleusement complexe.

Certes, tout n’est pas au point. Par exemple, le personnage d’homme à tout faire expatrié joué par le par ailleurs excellent Ed Harris (qu’on n’avait pas vu danser depuis Creepshow !) semble plaqué. Les développements répétitifs concernant une certaine poupée, objet revêtant une importance symbolique fondamentale, finissent en outre par lasser.

Dans un rôle faisant parfois songer à une version sérieuse de Shirley Valentine, Olivia Colman, vedette oscarisée du film The Favorite (La favorite), dégage à nouveau une impression de naturel telle que l’on éprouve d’emblée de l’empathie pour son personnage. À noter que, dans la version vingtenaire de Leda, Jessie Buckley, vue dans I’m Thinking of Ending Things (Je veux juste en finir), est tout aussi convaincante. La composition de Dakota Johnson, méconnaissable en Nina, vaut tout autant d’être signalée.

Captivé, on suit Leda alors qu’elle cherche à trouver, au présent, mais à la lumière du passé, la source de ce qui lui pourrit toujours l’existence. Une décision regrettable naguère, ou à l’inverse, pas assumée jusqu’au bout ? Là encore, Maggie Gyllenhaal s’avère plus encline à soulever des questions épineuses qu’à fournir des réponses faciles. Ce dont on lui sait gré.

 

Poupée volée (V.F. de The Lost Daughter)

★★★★

Drame psychologique de Maggie Gyllenhaal. Avec Olivia Colman, Jessie Buckley, Dakota Johnson, Ed Harris, Peter Sarsgaard. États-Unis–Grèce, 2021, 121 minutes. En salle le 17 décembre et sur Netflix dès le 31 décembre.

À voir en vidéo