«Au revoir le bonheur»: seuls au monde

Certes, l’intrigue principale ne vous tiendra pas en haleine, aucun revirement ne vous fera tomber de votre fauteuil, mais d’emblée vous vous attacherez aux frères Lambert. Et, surtout, vous aurez le bonheur de renouer avec Ken Scott.
Eric Myre Les films Opale Certes, l’intrigue principale ne vous tiendra pas en haleine, aucun revirement ne vous fera tomber de votre fauteuil, mais d’emblée vous vous attacherez aux frères Lambert. Et, surtout, vous aurez le bonheur de renouer avec Ken Scott.

Pourquoi iriez-vous voir un film sur le deuil alors que les Fêtes approchent et que les pétaradantes productions américaines envahissent nos écrans ? Parce qu’il est réconfortant de se reconnaître dans les petits et grands drames des gens ordinaires plutôt que de se projeter en superhéros ou en sombre vilain. Même quand le film court peu de chances de vous laisser un souvenir impérissable. Tout au plus vous fera-t-il passer un agréable moment en vous permettant de laisser vos tracas au vestiaire. Cette promesse, Au revoir le bonheur, sixième long métrage de Ken Scott, la remplit à merveille.

Certes, l’intrigue principale ne vous tiendra pas en haleine, aucun revirement ne vous fera tomber de votre fauteuil, mais d’emblée vous vous attacherez aux frères Lambert. Et, surtout, vous aurez le bonheur de renouer avec le scénariste de La grande séduction et réalisateur de Starbuck, qui, occupé à l’extérieur à revisiter ses succès pour différents marchés, a cruellement manqué dans notre paysage cinématographique. Car desauteurs maîtrisant les codes de la comédie avec sensibilité, il n’y en a pas des masses au Québec.

Peu après les funérailles de leur père (Pierre-Yves Cardinal), l’homme d’affaires Charles-Alexandre (Louis Morissette), l’auteur William (Patrice Robitaille), le nostalgique Thomas (Antoine Bertrand) et l’épicurien Nicolas (François Arnaud) s’embarquent pour les Îles-de-la-Madeleine pour y disperser les cendres du cher disparu. À peine arrivés à l’imposante demeure familiale où ils passaient leurs vacances d’été, ils comprennent qu’ils n’y sont pas les bienvenus puisque Liliane (Julie Le Breton), fidèle gardienne de la maison, a loué leurs chambres à des touristes. Pis encore, cette dernière pourrait bien hériter de la vaste demeure. Pour ajouter à leurs malheurs, Nicolas a perdu sa valise, laquelle contenait l’urne. Complètent le tableau les trop discrètes compagnes et les turbulents enfants.

Complices complémentaires

Traversé de tendres retours en arrière vers leur enfance, où Ken Scott installe efficacement la dynamique entre les frères et où apparaît leur regrettée maman (Geneviève Boivin-Roussy), Au revoir le bonheur s’avère une célébration douce-amère du sens de la famille. Si les Lambert ne sont pas du genre à s’étreindre et à se dire qu’ils s’aiment, derrière les taquineries, les reproches et les vérités pas toujours bonnes à dire s’expriment une inébranlable complicité, d’indéfectibles liens fraternels et un amour inconditionnel.

Alors que le flamboyant personnage de François Arnaud donne au film toute sa tonicité, celui de Patrice Robitaille, tout en intériorité et accompagné d’un doux leitmotiv au piano de Nicolas Errèra, impose sa dimension mélancolique. À la force tranquille du raisonnable frère aîné campé par Louis Morissette s’opposent les émotions à fleur de peau du troisième frère, qui se croit mal-aimé, qu’incarne Antoine Bertrand. D’ailleurs, des quatre, Thomas paraît souvent être le seul à souffrir du décès du père. Sans les multiples apparitions du livreur de valises (Éric Paulhus), on oublierait qu’Au revoir le bonheur met en scène une famille endeuillée. Sans doute ne sont-ils pas rendus à la même étape du deuil. Ou bien Ken Scott a veillé à ce que le tout ne sombre pas dans le mélo.

Tandis que s’enchaînent sans temps mort prises de bec et réconciliations grâce au montage d’Yvann Thibaudeau, le réalisateur met les acteurs en valeur et tire profit de leur palpable complicité. Lors des scènes intérieures, Scott fait régner un joyeux désordre dans cette maison qui paraît à la fois trop grande et trop étroite pour ce clan tricoté serré malgré les rivalités.

Dans les scènes extérieures, où la photo de Norayr Kasper souligne la magistrale beauté automnale des îles, le metteur en scène ajoute une dimension intemporelle au récit en permettant aux frères de retomber en enfance dans le décor bien-aimé de leur jeunesse.

Tout juste sélectionné en compétition officielle au 25e Festival de comédie de l’Alpe d’Huez, Au revoir le bonheur est un film rassembleur qui fait du bien.

 

Au revoir le bonheur

★★★

Comédie dramatique de Ken Scott. Avec Louis Morissette, Patrice Robitaille, Antoine Bertrand, François Arnaud, Julie Le Breton, Pierre-Yves Cardinal, Geneviève Boivin-Roussy et Éric Paulhus. Canada (Québec), 2021, 107 minutes. En salle.

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