«Prière pour une mitaine perdue»: un peu de lumière dans la grisaille

Dans «Prière pour une mitaine perdue», le cinéaste Jean-François Lesage va à la rencontre de gens qui ont perdu un objet, mais aussi l’immatériel. 
Photo: Les Films de l'Autre/Les Films du 3 Mars Dans «Prière pour une mitaine perdue», le cinéaste Jean-François Lesage va à la rencontre de gens qui ont perdu un objet, mais aussi l’immatériel. 

La neige tombe à gros flocons sur le mont Royal. Épars, des lampadaires percent la nuit, dessinant des faisceaux clairs dans les ténèbres ambiantes. Le panorama revêt une dimension féerique, nostalgique également : sans doute l’effet du noir et blanc. Cette dernière qualité — la nostalgie — imprègne Prière pour une mitaine perdue, Prix du meilleur documentaire canadien au festival Hot Docs. Avec patience et sensibilité, Jean-François Lesage amène des gens ayant égaré un objet banal à s’ouvrir sur la question plus vaste de la perte.

Passé le magnifique prologue, qui par ailleurs annonce une facture superbe de bout en bout, le film se déplace du côté du comptoir des objets trouvés de la Société de transport de Montréal (STM). On y croise en rafale une succession de femmes et d’hommes de tous âges et horizons venus là dans l’espoir de récupérer un foulard, un sac à main, un portefeuille, une carte Opus, un téléphone…

Puis vient ce passage où une dame âgée, après avoir farfouillé en vain dans une boîte contenant des paires de lunettes, entreprend d’informer la commis de son état de santé, de cette opération aux yeux imminente… La dame a peut-être perdu ses lunettes, mais ce qui lui manque, à l’évidence, c’est quelqu’un à qui parler. Tout simple, ce moment émeut et informe quant à la suite.

En cela que Jean-François Lesage a tôt fait de suivre certaines de ces personnes chez elles. Après avoir discuté de l’objet perdu, participantes et participants s’ouvrent graduellement sur la chose la plus importante qu’elles et ils aient perdue. Perte de motricité, perte d’un être cher, perte de cette capacité d’émerveillement caractérisant l’enfance… Les confidences sont extrêmement variées et permettent au cinéaste de brosser de merveilleux portraits.

L’anecdotique et l’universel

On pense par exemple à cette femme qu’on aperçoit d’abord en train de chercher une tuque au comptoir de la STM. « Bah, ce n’est jamais qu’une tuque », se dit-on. Une fois dans l’appartement de la femme, on apprend que cette tuque, elle se l’était elle-même tricotée, et qu’elle lui allait parfaitement. Elle insiste sur le mot. Et soudain, on compatit, on comprend.

Plus tard, elle se remémore cette longue et heureuse relation de couple à laquelle elle dut pourtant se résoudre à mettre un terme pour des motifs, là encore, qui suscitent empathie et sollicitude.

En entrevue, Jean-François Lesage confiait : « Les gens livraient chaque fois un peu de leur histoire, parce que derrière l’objet, il y a toujours une histoire. » Et d’ajouter : « Je crois sincèrement que la parole de chacun de nous est intéressante pour peu qu’on s’y attarde. » Avec Prière pour une mitaine perdue, le cinéaste accomplit quelque chose de très spécial : il part de l’anecdotique pour mieux accéder à l’universel.

Malgré sa teneur parfois grave, le film est profondément beau et profondément humain et, à l’instar de ses lampadaires sur le mont Royal, jette un peu de lumière dans la grisaille ambiante.

Prière pour une mitaine perdue

★★★★

Documentaire de Jean-François Lesage. Québec, 2020, 79 minutes. En salle dès le 10 décembre.

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