«Prière pour une mitaine perdue»: les grandes histoires derrière les petites choses

Avec sa petite équipe, Jean-François Lesage passa d’abord deux jours à filmer au comptoir des objets trouvés. Il y capta 200 interactions. «Les gens livraient chaque fois un peu de leur histoire, parce que derrière l’objet, il y a toujours une histoire.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Avec sa petite équipe, Jean-François Lesage passa d’abord deux jours à filmer au comptoir des objets trouvés. Il y capta 200 interactions. «Les gens livraient chaque fois un peu de leur histoire, parce que derrière l’objet, il y a toujours une histoire.»

Au comptoir des objets trouvés de la Société de transport de Montréal, les gens affluent dans l’espoir de récupérer portefeuille, tuque, sac à main ou carte Opus. Il arrive cependant que ce qui est réclamé ne soit pas ce qui a réellement été perdu. Prenez cette dame âgée qui informe la préposée de son état de santé longtemps après que cette dernière lui eut enjoint de tenter sa chance le lendemain pour ravoir ses lunettes. Le manque ici, c’est quelqu’un à qui parler. Conçu par Jean-François Lesage, le documentaire Prière pour une mitaine perdue, gagnant du prix du meilleur documentaire canadien au festival Hot Docs, part de la notion d’objet égaré pour mieux parler de perte au sens large.

Pourquoi le comptoir des objets trouvés de la STM ? En l’occurrence, c’est le cinéma qui inspira le cinéma, comme l’explique Jean-François Lesage, à qui l’on doit les documentaires primés Un amour d’été (2015) et La rivière cachée (2017).

« J’ai vu un film taïwanais intitulé Murmur of Youth [Lin Cheng-sheng, 1997], qui a été en grande partie tourné dans une billetterie de cinéma. J’avais trouvé ça super intéressant qu’un film se dote d’une contrainte de lieu si forte. C’est très certainement à cause de ce film que je me suis un jour mis à rôder autour du comptoir des objets trouvés de la STM. J’ai toutefois vite abandonné l’idée que tout serait tourné là. »

De fait, Prière pour une mitaine perdue ne se confine pas audit comptoir, loin de là. Tourné en noir et blanc, le film s’ouvre sur un panorama nocturne d’une splendeur, d’une poésie… On pense à ces paysages sculptés dans les globes de verre qu’on secoue pour y faire neiger.

« J’ai décidé d’assumer, à l’image, une nostalgie qui s’accorde bien avec cette idée de perte de quelque chose qu’on aimerait retrouver. Je me suis abreuvé de films comme La vie heureuse de Léopold Z, de Gilles Carle [1965], Geneviève, de Michel Brault [1964], ou encore Aube urbaine, de Jeannine Gagné [1995], où il y a d’ailleurs une femme qui collectionne les gants orphelins. »

Pourquoi l’hiver, en particulier ? « Les deux mois qui, pour moi, sont les plus éprouvants sont janvier et février. Ça me semblait logique de tourner durant cette période, puisque tout est enseveli — perdu, oui — sous la neige. »

Fresque urbaine

Avec sa petite équipe, Jean-François Lesage passa d’abord deux jours à filmer au comptoir des objets trouvés. Il y capta 200 interactions. « Les gens livraient chaque fois un peu de leur histoire, parce que derrière l’objet, il y a toujours une histoire. Par moments, les gens se racontaient un peu comme s’ils étaient en thérapie. Ça m’a fasciné, et ç’a été le vrai point de départ du projet. »

C’est en effet en entendant ces témoignages impromptus que Jean-François Lesage convint d’élargir le spectre couvert. « J’ai voulu discuter avec certaines de ces personnes de pertes plus immatérielles. » Une femme évoque un conflit qui lui a fait perdre sa famille, une seconde revient sur cette séparation déchirante mais nécessaire… Tout n’est pas sombre, au contraire : il est maints sourires, maints fous rires.

« C’était parfait sur papier tout ça, mais j’ignorais si ça fonctionnerait, se souvient le réalisateur. Je me suis invité chez les gens, et j’ai dans un premier temps mené des entrevues presque policières au sujet de leur objet perdu. Ça pouvait durer trois quarts d’heure, c’était quasiment de l’hypnose… Et puis, soudainement, je basculais dans quelque chose de plus vaste en leur demandant quelles étaient les autres pertes qu’ils et elles avaient subies dans leur vie. Là, les gens s’ouvraient. »

Dans le film, des portraits se précisent en alternance, à mesure qu’on revisite tout un chacun. Tandis que le niveau de confiance s’accroît, les langues se délient. Ce faisant, Jean-François Lesage brosse une fresque urbaine extrêmement diversifiée : c’est Montréal telle qu’on l’aime et la connaît.

« Dans chacun de mes films, j’essaie de résister à la tentation d’aller vers la personne la plus exubérante, parce que je crois sincèrement que la parole de chacun de nous est intéressante pour peu qu’on s’y attarde. J’ai visionné les deux cents interactions initiales, et j’ai choisi les personnes qui se livraient davantage : une trentaine. Je tenais en outre à ce que le film soit représentatif, qu’il y ait du monde de toutes origines, de tous les groupes sociaux… La qualité de la présence était déterminante. »

Propos émouvants

Après ce fameux entretien préliminaire, Jean-François Lesage demanda aux gens d’organiser des soupers ou des apéros chez eux et d’y convier leur famille et/ou leurs proches. Cela, de manière à élargir la discussion, mais également parce que l’hiver est une saison où il fait particulièrement bon de se retrouver entre amis, au chaud.

« J’aime l’expression “documentaire de création”, et je me rends compte que d’un film à l’autre, j’interviens de plus en plus pendant le tournage, et non plus seulement au montage. Par exemple, lors des soupers, j’avais mon ambassadeur à table chargé de poser des questions précises à la troisième heure. »

Or, en dépit de toute cette planification, la teneur des propos recueillis ne cessa de surprendre, et d’émouvoir aussi, le cinéaste. « Ce procédé a permis à toutes sortes de confidences d’émerger. Je pense spontanément à Greg et à Lucas, lorsque Greg révèle qu’il a tout perdu, absolument tout : son amoureux qui est décédé alors qu’ils s’étaient tous deux préparés à ce que Greg parte le premier ; leur maison, leur commerce… Je ne m’attendais pas à un tel récit. Et pourtant, Greg est là, et il tient à partager avec Lucas, à lui dire combien la connexion humaine est importante dans la vie… »

On l’aura compris, Prière pour une mitaine perdue s’avère souvent poignant. C’est là un film profondément beau, et profondément humain, qu’offre Jean-François Lesage.

Le documentaire Prière pour une mitaine perdue prend l’affiche le 10 décembre.

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