L’appel de la forêt

Si le cinéaste Albéric Aurtenèche (à droite) ne voit pas dans «La contemplation du mystère» un récit de deuil, l’acteur Emmanuel Schwartz a pourtant abordé son personnage comme un homme endeuillé.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Si le cinéaste Albéric Aurtenèche (à droite) ne voit pas dans «La contemplation du mystère» un récit de deuil, l’acteur Emmanuel Schwartz a pourtant abordé son personnage comme un homme endeuillé.

« On dit souvent qu’un premier long métrage est proche de la vie de la personne qui le fait… eh ben, c’est le cas ! » confie en riant Albéric Aurtenèche, rencontré à quelques jours de présenter au Festival du Nouveau Cinéma, puis en salle, La contemplation du mystère, récit de chasse singulier où Emmanuel Schwartz incarne Éloi, un citadin adoubé chevalier par des chasseurs à l’arbalète, les Chevaliers de St-Hubert, un an après la mort de son père.

« Chaque année, j’allais à la messe des Chevaliers de St-Hubert, pas pour communier parce que je ne suis pas baptisé, mais parce que c’était des amis de ma famille et que j’étais à un âge où je me cherchais comme immigré français dans ses racines », se souvient le natif de Paris ayant grandi et étudié à Montréal, qui dévoile du même souffle avoir joué adolescent avec les sonneurs des Trompes de chasse St-Hubert, seule troupe du genre existant en Amérique du Nord.

Tourné à l’automne 2019, La contemplation du mystère est un film dépaysant malgré ses airs familiers. Ainsi, dans ce thriller hallucinatoire aux accents fantastiques campé au cœur de la forêt québécoise reconnaît-on la truculence des personnages de Gilles Carle, le réalisme magique d’André Forcier et le regard anthropologique de Pierre Perrault.

Citant également comme influences Le temps d’une chasse, de Francis Mankiewicz, le cinéma du jeune Alain Resnais, les récits labyrinthiques d’Alain Robbe-Grillet et Enter the Void, de Gaspar Noé, le réalisateur s’est avant tout inspiré du mythe d’Actéon et de la légende de saint Hubert pour créer ce récit inusité où l’on retrouve aussi Gilles Renaud, François Papineau et Martin Dubreuil.

« Les mythes m’intéressent de la même manière que la religion m’intéresse, poursuit celui qui se dit agnostique. Dans mon court métrage Que notre empire s’étende (2019), je m’attaquais à la mythologie judéo-chrétienne à travers l’occulte. Ça me fascine, cette tentative humaine d’expliquer l’existence et systématiquement d’y échouer. Il y a une vérité qui sort de ça, une expression des angoisses, des images très fortes. Ce n’est pas pour rien que les mythes demeurent : ils expriment intelligemment et d’une façon émotivement forte des questions partagées par l’ensemble de l’humanité. »

C’est en revisitant le mythe d’Écho et de Narcisse dans son court métrage Sigismond sans images (2016), où Emmanuel Schwartz tient un rôle secondaire, que le réalisateur a l’idée de lui confier le premier rôle de La contemplation du mystère, dont il vient de déposer le synopsis à la SODEC. À ses yeux, l’acteur incarnait naturellement le cynisme d’Éloi : « J’imaginais sa haute stature “tatiesque” se démembrer dans la forêt ; dès lors, j’ai écrit toutes les versions du scénario en pensant à lui. »

« J’ai assisté en quelque sorte au processus d’écriture ; souvent, mes opinions différaient de celles des institutions, raconte l’acteur, qui, à l’instar de ses partenaires et du réalisateur, a dû s’entraîner à l’arbalète. Ça a vraiment été un processus collaboratif pour arriver au texte final. Je ne dirai pas que c’est de la coécriture parce que c’est le scénario d’Albé, mais on a vraiment passé au peigne fin l’ensemble des scènes, des dialogues, la nature même des mots choisis. Là où il tenait son bout, c’était dans la structure du film. »

Chasse à l’homme

À peine Éloi gagne-t-il le camp de chasse de son père qu’il découvre que les Chevaliers de St-Hubert souhaitent éliminer un homme mystérieux qu’ils surnomment avec mépris l’Indien (Reda Guerinik), qui transporte avec lui un vieux livre où il est question d’un cerf qui donne la vie éternelle. Or, une chasseresse nommée Diane (Sarah-Jeanne Labrosse) veille à ce que la paix règne dans la forêt — magnifiée par la photo de Ian Lagarde pour en faire une forêt enchantée à la Disney.

« Je suis fasciné par les gens qui croient, d’où le personnage de l’Indien, explique le cinéaste. Je voulais qu’il soit arabe et qu’il soit appelé l’Indien pour faire un parallèle entre le racisme envers les immigrés et celui envers les Autochtones. Je suis ouvert aux croyances d’autrui, je pense que c’est une valeur qui est en train de péricliter dans notre société, surtout avec des immigrés qui arrivent avec des croyances différentes. J’ai essayé de créer une espèce d’image de la tolérance dans le rapport qu’Éloi finit par entretenir avec lui. Pour Éloi, qui est clairement athée, c’est un passeur qui vient imposer le doute dans son cynisme, qui l’ouvre à la possibilité du magique. »

Pour Éloi et son ami Théophile (Adrien Bletton), le magique prendra la forme d’une drogue plus puissante que le LSD, la DMT, qui contient une molécule que l’on retrouve dans l’ayahuasca, boisson consommée dans les rites chamaniques en Amazonie. Ce qui donnera lieu à une séquence de chasse onirique aux accents psychédéliques signée Alexandre Larose.

« Je n’ai jamais tenté l’expérience de l’ayahuasca ni de la DMT, mes profondeurs ne sont pas assez nettes pour visiter ça ! jure Emmanuel Schwartz. J’ai entendu parler d’expériences positives et négatives. Ici, on est dans un alliage des deux, il y a une mue, comme chez la bête, qui s’effectuera en Éloi. Il y a aussi l’expérience de la vie sauvage qui est un électrochoc ; on est presque dans un conte de fées. »

« Ce qui m’intéressait dans la chasse, c’était d’aborder la mort et le rapport à la mort, avance Albéric Aurtenèche. Dans la confrontation entre le chasseur et le gibier, au moment ultime de tirer, il y a comme une adrénaline qui soulève la question de la propre mort du chasseur. J’ai placé l’histoire un an après la mort du père parce que ce n’est pas le deuil qui m’intéressait, mais notre côté mystique et ritualiste dans notre rapport à la mort. Surtout pour ma génération, où il y a une absence de rituels et de signifiance. »

Si le cinéaste ne voit pas dans La contemplation du mystère un récit de deuil, l’acteur a pourtant abordé son personnage comme un homme endeuillé. « J’ai l’impression qu’Éloi est endeuillé depuis toujours. Il est amputé du rapport paternel ; il n’a jamais eu ce modèle-là, du moins, il l’a toujours rejeté. Au tournage, Albé imaginait le personnage déjà affirmé, même dans sa position de dépressif, d’homme brisé, renfermé. Il imaginait quelque chose de plus sonore alors que moi, je le voyais comme un Ovila handicapé ! On a de la misère à percevoir ce qu’il dit ; son chemin, c’est vers l’extériorisation, vers l’élocution. Peut-être que le film raconte la mise en place d’un réel deuil, ce qu’il faut tasser pour vivre un deuil de manière saine », conclut l’acteur.

Le film La contemplation du mystère prendra l’affiche le 22 octobre

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