Renée Blanchar prête sa voix aux silences forcés

Bobby Vautour, Ola Cormier, Bernard Richard, Victor Cormier, Léon Richard et Jean-Paul Melanson avec la réalisatrice Renée Blanchar
Photo: Julie D’Amour-Léger ONF Bobby Vautour, Ola Cormier, Bernard Richard, Victor Cormier, Léon Richard et Jean-Paul Melanson avec la réalisatrice Renée Blanchar

« C’est le film le plus difficile que j’ai fait de ma vie. » La réalisatrice acadienne Renée Blanchar ne s’en cache pas : se plonger dans les scandales d’abus sexuels perpétrés par des prêtres catholiques sur de jeunes garçons l’a complètement ébranlée. Mais c’était nécessaire, dit-elle, de raconter cette vérité et d’aider les survivants à briser le silence.

Dans son documentaire Le silence, qui a pris l’affiche dans plusieurs salles à Montréal, Sherbrooke et Québec vendredi, Renée Blanchar s’arrête sur un chapitre important de l’histoire récente du Nouveau-Brunswick et qui trouve écho à travers le monde. La question des abus sexuels dans l’Église catholique ne cesse de défrayer la chronique depuis plusieurs années au rythme des enquêtes et des poursuites judiciaires.

Au Nouveau-Brunswick, c’est à partir de 2011 que les plaintes ont commencé à se multiplier dans de petits villages francophones. Des années 1950 jusqu’aux années 1980, plusieurs prêtres y ont commis des sévices sexuels sur des centaines de jeunes garçons.

Renée Blanchar s’intéresse particulièrement au cas du prêtre Camille Léger. À cette époque, l’homme — décédé en 1990 — était très bien nanti, respecté et avait beaucoup d’influence dans la communauté de Cap-Pelé. Il supervisait les enfants de chœur et les scouts, qu’il maltraitait et abusait sexuellement dans le plus grand des silences.

La réalisatrice donne la parole à plusieurs survivants. Devant la caméra, ils replongent dans leurs souvenirs, la gorge nouée, les larmes aux yeux. Ils racontent la honte et la solitude dans lesquelles ils se sont enfermés toutes ces années, n’osant en parler à personne. Ils témoignent aussi des ravages que ces sévices et ces agressions ont eus sur leur développement personnel.

« J’étais juste un enfant de 11-12 ans. Ma confiance envers des personnes d’autorité a été pas mal brisée [après ça] », confie Bobby Vautour, expliquant avoir quitté l’école tôt et n’avoir jamais réussi à garder un emploi très longtemps.

« Ça m’a donné des problèmes toute ma vie. J’ai jamais pu serrer ma douce moitié ou mes enfants. […] J’ai jamais aimé qui j’étais, qui je suis. Je ne me reconnais plus », témoigne pour sa part Lowell Mallais, un survivant du père Lévi Noël.

Prêtre de Bathurst à l’époque, ce dernier a fait subir le même enfer à de nombreux enfants. Accusé en 2010, ce dernier a été condamné à huit ans et demi de prison, la peine la plus sévère jamais prononcée à l’endroit d’un prêtre catholique au Canada.

« Ce documentaire est une preuve éloquente de l’institutionnalisation du silence au sein de l’Église catholique », lance Renée Blanchar. Car l’Église était au courant, elle a même déplacé le père Lévi Noël de paroisse en paroisse de 1958 à 1981, sans jamais sévir, d’après les recherches de la réalisatrice.

Un sujet difficile

Renée Blanchar reconnaît que le sujet de son documentaire peut déranger. Elle-même a été « secouée » par ces histoires lorsqu’elles sont devenues publiques, vers 2011. Si elle a eu l’idée rapidement de creuser le sujet en donnant la parole aux victimes, il lui a toutefois fallu plusieurs années avant de réaliser son documentaire.

« C’est tellement dur à aborder, estime-t-elle. Je pensais que j’étais prête, mais on ne l’est jamais complètement en plongeant dans ce type de sujet. » Il faut dire que le sujet est très vite devenu personnel, forçant la réalisatrice à se remettre en question.

« J’ai découvert qu’un curé que j’ai côtoyé et à qui j’ai donné la parole dans mon premier film, Vocation ménagère, était aussi un abuseur d’enfants, explique-t-elle. Ça m’a beaucoup ébranlée. […] Ça m’a habitée plusieurs années avant que je me lance pour de vrai dans ce documentaire. Il fallait parler de ces histoires, et j’estimais que j’avais cette responsabilité-là. »

Avec Le silence, elle souhaite ainsi « donner des clés » pour mieux comprendre le silence entourant ces abus sexuels. « Je pense avoir été une courroie de transmission d’une vérité qu’on ne comprenait pas, dont on ne parlait pas, mais qu’il fallait dire. C’est ce qui m’a donné le courage d’aller jusqu’au bout. Ça, et d’avoir donné la parole à ces hommes pour les aider à briser le silence. »

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