«Maria Chapdelaine»: partir ou rester

Sara Montpetit, brillante dans son expression non verbale, incarne bien mieux que ses prédécesseures les 17 ans de Maria Chapdelaine et son éveil à la passion amoureuse.
Photo: MK2 Mile End Sara Montpetit, brillante dans son expression non verbale, incarne bien mieux que ses prédécesseures les 17 ans de Maria Chapdelaine et son éveil à la passion amoureuse.

Une nouvelle adaptation de Maria Chapdelaine, le roman phare de Louis Hémon ? On peut se montrer dubitatif quant au fait qu’un cinéaste célébré pour l’originalité de sa filmographie, auteur de ses propres histoires, porte à l’écran un récit hyperconnu, déjà adapté trois fois au cinéma.

Ce qu’a réussi Sébastien Pilote (La disparition des lucioles) dissipe les doutes. Son Maria Chapdelaine est un film personnel, portant sa griffe, son regard. Il n’est pas nécessaire de le comparer avec ce qui s’est fait entre 1934 et 1982, tant ce qu’il offre est imprégné de ses réflexions sur l’occupation du territoire, sur le choc des modèles, sur les moments charnières.

Cent ans après sa publication chez Grasset, et près de quarante ans après sa dernière et seule adaptation par un Québécois (Gilles Carle), Maria Chapdelaine revient sur grand écran. Cette version 2021, d’un réalisme bien soigné, respire l’authenticité, sans fioritures, sans excès — excepté un plan à vol d’oiseau (à vol de drone ?). Chacun des choix qui ont été faits, des costumes à la musique en passant par la mise en lumière, parfois à la chandelle, donne à l’ensemble sa splendeur.

Pilote nous ramène au début du XXe siècle en restant fidèle à Hémon. Les dialogues reprennent de larges extraits du texte original, à l’instar de l’éloquent et poétique « montrez-moi le bois debout, que je le couche ». Ça ne l’empêche pas d’y mettre du sien, d’intégrer du Gaston Miron ou de placer, a cappella, une chanson traditionnelle dans la voix du père Chapdelaine (Sébastien Ricard) — une des scènes les plus émouvantes.

La crédibilité passe par le personnage principal, colonne vertébrale de ce récit situé au nord du Lac-Saint-Jean. Sara Montpetit, brillante dans son expression non verbale, incarne bien mieux que ses prédécesseures les 17 ans de Maria Chapdelaine et son éveil à la passion amoureuse.

Les Chapdelaine vivent « à la limite du front pionnier », tirés toujours plus vers le nord par le père, pour défricher de nouvelles terres. L’isolement de leur maison n’en fait pas moins un pôle d’attraction, notamment pour le trio qui convoite Maria : Eutrope Gagnon, le plus proche voisin, François Paradis, le coureur des bois, et Lorenzo Surprenant, l’expatrié dans le Sud.

On a droit à un huis clos quasi total chez les Chapdelaine. Si les scènes extérieures abondent, si les coups de hache rythment les journées, c’est le point de vue de l’intérieur de lamaison qui prédomine. Le réalisateur semble ainsi saluer la force du foyer et, par-delà, celle de la mère (Hélène Florent), résiliente et pragmatique, qui sacrifie ses propres rêves.

L’histoire d’amour est placée au cœur du choc des visions. Ponctué de métaphores sociales, Maria Chapdelaine est une sorte de retour aux origines du Québec d’aujourd’hui. Les enjeux que Pilote soulevait dans Le démantèlement, son deuxième long métrage, y trouvent leur source.

Choisir parmi ses prétendants, pour Maria, c’est choisir entre partir ou rester. Partir en ville, vers le monde de la consommation et du loisir, ou rester pour bâtir, défricher, travailler de ses mains. La réponse presque murmurée qu’elle donne est mi-figue mi-raisin, car elle est complexe. En déterrant cette histoire, Sébastien Pilote relance le débat, alors que l’urgence climatique exige qu’on revoie nos rapports avec la nature.

 

Maria Chapdelaine

★★★★

Drame de Sébastien Pilote. Avec Sara Montpetit, Sébastien Ricard, Hélène Florent, Émile Schneider, Antoine Olivier Pilon, Robert Naylor. Québec, 2021, 158 minutes.

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