«L'homme idéal»: algorithme amoureux

Maren Eggert est d’un naturel splendide en Alma, fruit d’un travail d’une infinie subtilité. Elle partage une chimie merveilleuse avec Dan Stevens.
Photo: Mongrel Media - Métropole Films Maren Eggert est d’un naturel splendide en Alma, fruit d’un travail d’une infinie subtilité. Elle partage une chimie merveilleuse avec Dan Stevens.

Les relations amoureuses sont rarement simples. Cela, parce qu’un partenaire cent pour cent conforme à un idéal préétabli, ça n’existe tout simplement pas. Du moins, pas un partenaire humain. En effet, en littérature et au cinéma, il y a longtemps qu’on se plaît à imaginer des robots programmés pour être des conjoints, ou des amants, parfaits. Quoiqu’ici, la forme masculine ne soit pas représentative, puisqu’il s’agit le plus souvent de modèles féminins. Le renversement de cette perspective dominante n’est que l’une des nombreuses qualités du film L’homme idéal (I’m Your Man), de Maria Schrader.

Qu’on pense aux épouses substituées par des doubles mécaniques par leurs maris réactionnaires dans The Stepford Wives (Les femmes de Stepford, de Bryan Forbes, d’après le roman d’Ira Levin, 1975), aux modèles de réplicants conçus « pour le plaisir » dans Blade Runner (de Ridley Scott, d’après une nouvelle de Philip K. Dick, 1982), ou à la conjointe robotisée qu’il faut « redémarrer » dans Cherry 2000 (de Steve De Jarnatt, 1986), on est généralement, et sans rien enlever au mérite artistique, dans l’illustration même du concept de femme-objet.

Il est des exceptions, comme le robot gigolo de Jude Law dans A.I. (I.A., de Steven Spielberg, d’après la nouvelle de Brian Aldiss, 2001), et auparavant le charmant Ulysse dans Making Mr. Right (Et la femme créa l’homme… parfait, de Susan Seidelman, 1986), comédie fantaisiste de la réalisatrice de Desperately Seeking Susan (Recherche Susan désespérément, 1985) contant comment une publiciste chargée d’humaniser un robot remplit tellement bien son mandat que ce dernier s’éprend d’elle, et vice versa.

Moins loufoque et plus réfléchi, L’homme idéal  a beaucoup en commun avec cette production indépendante. Le fait que les deux films aient à leur barre une femme n’est pas à négliger.

Campé à Berlin, L’homme idéal tourne autour d’Alma, une archéologue au Musée Pergame. Afin de financer ses recherches, Alma a accepté de mauvais gré de participer à un essai de marchandise particulier consistant à passer trois semaines en compagnie d’un robot humanoïde. Chez elle.

Prénommé Tom, ledit robot a non seulement été programmé pour correspondre en tout point aux préférences d’Alma, mais aussi pour apprendre de ses réactions et ainsi s’adapter.

Et plus si affinités

Cérébrale, et pour le compte à peine sortie d’une relation désastreuse avec un collègue, Alma n’a que faire de Tom et de sa belle intensité synthétique. Indifférente au ménage, aux charmantes attentions et autres bains aux pétales de rose et chandelles, la quadragénaire traite d’emblée Tom comme un mal nécessaire.

Évidemment, tout cela ne dure qu’un temps, et Alma, de curiosité en lassitude de se sentir seule, finit par s’intéresser réellement à son nouveau « colocataire et plus si affinités ». Là encore toutefois, le scénario de Maria Schrader et Jan Schomburg évite la voie facile au profit d’avenues peu fréquentées.

Or, même lorsqu’on a l’impression que le film digresse, le détour sert a posteriori le propos. On pense par exemple à la sous-intrigue mettant en scène le père d’Alma, qui s’enfonce dans la démence. Au bout d’un moment, on en vient à comprendre que le spectacle de son père confiné dans sa tête exacerbe encore plus le sentiment d’isolement d’Alma.

D’ailleurs, lorsque cette dernière bombarde Tom de questions lors de leur première rencontre, elle lui demande « Quelle est la chose la plus triste à laquelle tu puisses penser ? », il répond « Mourir seul ». À voir l’expression d’Alma, on devine que c’est sans doute là sa propre réponse, reprise du questionnaire auquel elle s’est soumise pour la programmation de l’algorithme de Tom.

Déconstruction jouissive

L’homme idéal n’est jamais aussi jouissif que lorsqu’il déconstruit et parodie sur un ton d’humour grinçant codes et poncifs de la comédie romantique traditionnelle : la salle de bal au charme suranné du début n’est qu’un simulacre, la séance de thérapie de couple est un bijou d’absurdité, ce qui succède au premier baiser est d’un prosaïsme hilarant (Elle : « Alors c’est la queue de mes rêves, ça ? » Lui : « Apparemment. »).

À la fois sobre et stylisé sur le plan visuel, le film opte pour des blancs, des gris et des angles marqués dans le volet professionnel, et une palette qui s’adoucit en passant au crème et au sépia dans le volet personnel : dans ces moments-là, la lumière du directeur photo Benedict Neuenfels devient presque vaporeuse, ce qui accentue l’ambiance mélancolique dans laquelle baigne le film.

Lauréate du prix d’interprétation féminine à la Berlinale, Maren Eggert est d’un naturel splendide en Alma, fruit d’un travail d’une infinie subtilité. Elle partage une chimie merveilleuse avec Dan Stevens, d’abord hilarant avec sa bonhomie figée, puis de plus en plus touchant alors que son intelligence artificielle se meut en intelligence émotionnelle.

À terme, et en dépit des promesses de la firme qui a fabriqué Tom, leur relation s’avérera compliquée au possible. Quoique, au fond, n’est-ce pas là préférable à une union sans remous ?

 

L’homme idéal (V.O., s.-t.f. et I’m Your Man en V.O., s.-t.a.)

★★★★

Comédie fantaisiste de Maria Schrader. Avec Maren Eggert, Dan Stevens, Sandra Hüller. Allemagne, 2021, 105 minutes. Au cinéma Public au et cinéma Le Clap.

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