Sébastien Pilote, de relecture en relecture avec ce «Maria Chapdelaine»

Pour incarner la célèbre héroïne du terroir,  le cinéaste saguenéen  a choisi Sara Montpetit.  On leur a parlé à tous deux, entre autres du fait que, malgré sa notoriété littéraire et trois précédentes adaptations cinématogra-phiques, Maria Chapdelaine n’est pas forcément celle que l’on croit, de la même manière que le roman ne véhicule pas nécessairement le message qu’on lui a accolé jadis.
Marie-France Coallier Le Devoir Pour incarner la célèbre héroïne du terroir, le cinéaste saguenéen a choisi Sara Montpetit. On leur a parlé à tous deux, entre autres du fait que, malgré sa notoriété littéraire et trois précédentes adaptations cinématogra-phiques, Maria Chapdelaine n’est pas forcément celle que l’on croit, de la même manière que le roman ne véhicule pas nécessairement le message qu’on lui a accolé jadis.

Après plusieurs reports, le lot de maintes productions prises dans l’incertitude pandémique, elle arrive enfin en salle, la belle Maria Chapdelaine de Sébastien Pilote. Car elle est aussi soignée que réussie, cette adaptation du roman de Louis Hémon. Pour incarner la célèbre héroïne du terroir, le cinéaste saguenéen a choisi Sara Montpetit. On leur a parlé à tous deux, entre autres du fait que, malgré sa notoriété littéraire et trois précédentes adaptations cinématographiques, Maria Chapdelaine n’est pas forcément celle que l’on croit, de la même manière que le roman ne véhicule pas nécessairement le message qu’on lui a accolé jadis.

Campée au début des années 1910 aux abords de la rivière Péribonka, dans un contexte de ruralité et de colonisation, l’action relate le destin de Maria Chapdelaine, qui passe de jeune fille à jeune femme au gré d’une suite d’événements charnières. Ceux-ci incluent la mort d’un soupirant et les demandes en mariage formulées par deux autres garçons.

« Je portais ce roman-là depuis longtemps, confie Sébastien Pilote. Dans Le vendeur, le protagoniste s’appelle François Paradis, comme un des soupirants, et ne vivait plus dans “le bois debout”, mais dans le bois couché. J’avais d’ailleurs tourné à Dolbeau-Mistassini. Quant au Démantèlement, j’ai toujours vu ce film comme une suite spirituelle à Maria Chapdelaine : l’esprit de Maria est très présent dans le personnage de Gaby, avec ce sens du devoir, de l’unité familiale… »

C’est justement en cours de préparation du tournage du film Le démantèlement que, pour se changer les idées, Sébastien Pilote entreprit un soir de lire Maria Chapdelaine.

« Je résidais dans un chalet qu’on m’avait prêté, et c’était le seul roman que contenait la bibliothèque. Je l’ai relu, comme ça, et j’ai eu une espèce de révélation. Je me suis dit : “Voilà, ça va être mon prochain projet.” Dix années se sont écoulées, et j’ai fait un autre film [La disparition des lucioles] dans l’intervalle, mais adapter Maria Chapdelaine m’est vraiment apparu comme quelque chose de très naturel. Après avoir montré une terre qu’on démantèle et qu’on vend, je me trouve cette fois à montrer comment une terre comme celle-là a été défrichée à l’origine. C’était aussi l’occasion d’aborder sous un autre angle des thèmes chers présents dans mes autres films : le devoir, la famille, mais aussi la résilience et le travail. »

Une autre lecture

Sébastien Pilote était au surplus motivé par la certitude qu’en dépit de ce que la sienne serait la quatrième adaptation, il y avait encore du neuf à puiser dans le roman. De relecture en réflexion, le cinéaste en arriva à la conclusion que sa compréhension — et sa vision — du récit ne correspondait pas au consensus établi.

« On dit tout le temps que Maria Chapdelaine doit choisir entre trois prétendants et trois modes de vie, mais c’est faux. C’est une mauvaise lecture qu’on se plaît à répéter. Elle a le choix entre deux prétendants : Lorenzo Surprenant et Eutrope Gagnon. François Paradis est la combinaison des deux, et sa mort survient tôt. Il représente l’ancien voisin fidèle, en qui on a confiance, et l’exotisme puisqu’il a connu le voyage. Il a vendu sa terre, comme Lorenzo, mais affirme vouloir revenir, comme Eutrope. Sa disparition permet à Maria de faire un choix et de devenir une adulte. Si elle avait opté pour Paradis, ç’aurait été comme demeurer une enfant ; ç’aurait été ne pas faire de choix entre rester ou partir, entre être ou disparaître. Paradis est une figure fantomatique. »

Et encore, Maria ne dit pas « oui » à la fin du film, c’est plus ouvert que cela. Visiblement passionné par la question, Sébastien Pilote poursuit : « On s’est mis à raconter qu’Eutrope représentait le conservatisme, la tradition, et que Lorenzo représentait le progrès, mais ça, c’est la récupération des curés. Paradoxalement, le seul curé du roman dit à Maria de partir avec Lorenzo. Associer Lorenzo au progrès, c’est oublier que ce qu’il offre à Maria, c’est d’arrêter de travailler sur la terre et de rester au foyer et de consommer. Et puis, c’est pas le progrès que de partir aux États-Unis et d’être assimilé et de perdre sa langue. On s’est mis à embourgeoiser Lorenzo ; on croirait presque que c’est Proust, à écouter certains. Mais non : c’était un pauvre paysan qui est devenu un prolétaire. Travailler dans une factrie là-bas, t’étais citoyen de deuxième, de troisième classe. Eutrope propose davantage un partenariat. Je lui fais dire une phrase de Gaston Miron, lorsqu’il promet à Maria : “Tu seras heureuse d’être la femme que tu es avec moi, Maria.” Ça vient de La marche à l’amour. »

À terme, Sébastien Pilote s’étonne presque du niveau de fidélité de son scénario au roman. « En fait, ça m’a frappé à la lecture, à quel point Louis Hémon avait écrit un scénario de film, et à quel point les scénaristes se sont ensuite cassé le bicycle à essayer d’être originaux. C’était déjà une structure de film. »

Un côté classique

Le projet permettait également au cinéaste, dont l’une des principales influences est le cinéma de John Ford, de se rapprocher du western. Il qualifie le tournage « d’épique », caractérisé notamment par un infini souci du détail (remarquable direction artistique de Jean Babin).

« On a fait venir du verre comme à l’époque, pour les fenêtres, parce que la densité n’était pas la même et que ça paraît quand tu filmes à travers… On a coupé des arbres pour construire des pièces de bois, bâtir la maison… C’était compliqué, sans électricité, sans eau, avec une grosse équipe, des animaux, un minimum de dix acteurs chaque jour […] L’intérieur de la maison est traditionnellement associé aux personnages féminins, et le territoire extérieur, aux personnages masculins, mais là, les personnages se côtoient et se promènent d’un espace à l’autre : je trouvais ça intéressant. »

Sébastien Pilote précise avoir voulu, de concert avec son complice Michel La Veaux à la direction photo, conférer un côté classique au film, avec plans soignés.

« On a tourné en 6K, l’équivalent du IMAX. Par rapport à la lumière, c’est un mélange de lumière artificielle et naturelle. On a tourné certaines scènes uniquement à la chandelle, parce que la caméra nous le permettait. On a fait fabriquer des bougies à une, deux, trois mèches ; on en allumait parfois beaucoup. Ça boucanait dans cette maison-là, mais ça fait de la maudite belle lumière à l’image. »

Respecter le rythme

Plusieurs séquences furent conçues, mentalement, dès cette fameuse relecture du roman, il y a dix ans. « Je pense à ces assemblées de cuisine et à ces veillées, où les gens parlaient longuement et savaient écouter. Il y a une lenteur… »

La longueur des prises va en ce sens, la forme faisant écho au fond. Ainsi, cette blague d’Edwige Légaré (Martin Dubreuil), « l’engagé » de la famille, pas drôle mais qui le devient tellement celui qui la conte la trouve bonne… Ou cette ritournelle que chante en entier le père Chapdelaine (Sébastien Ricard) lors d’un passage filmé sans coupe.

De conclure Sébastien Pilote : « Ce n’est pas que le film soit contemplatif. Je voulais juste respecter le rythme de l’époque et de la nature, afin de favoriser l’immersion des spectateurs dans cet autrefois d’il y a cent ans. »

Je vous salue Maria

Le rôle de Maria Chapdelaine, jouée auparavant par Madeleine Renaud, Michèle Morgan et Carole Laure, était très convoité. Après avoir reçu une imposante sélection de vidéos d’audition, Sébastien Pilote retint deux candidates, puis arrêta son choix sur Sara Montpetit. Propos choisis de la vedette, qu’on reverra bientôt dans Falcon Lake, de Charlotte Le Bon.

 

« Une amie m’avait dit : “Ah ! Maria, c’est une fille qui frenche des gars dans le bois.” Ça ne m’interpellait pas beaucoup, mais en recevant le texte, j’ai constaté à quel point ce n’était pas ça. Cette simplicité, cette poésie : c’est ce qui m’a accrochée. Le processus d’audition a duré un an. »

 

« Je n’ai pas voulu lire le roman tout de suite, de peur de trop m’attacher au projet avant de savoir si j’avais le rôle, mais après ma deuxième audition, je l’ai lu, et j’ai adoré. On m’avait prévenu que c’était plate, mais peut-être parce que je n’étais pas obligée de le lire pour l’école, tout m’a plu : les descriptions de la nature, les saisons qui passent, la lumière… Quand on a tourné le film, c’est fou combien j’éprouvais souvent le sentiment que ce qui était mis en images correspondait à ce que j’avais vu en lisant. »

 

« Je me souviens que lorsqu’on tournait la scène où Eutrope vient me faire la demande, et que je lui donne ma réponse qui ne confirme rien, on voit en arrière-plan les hommes qui érigent la clôture le long du chemin de la concession. Après la prise, je parlais avec la scripte, et je lui ai dit : “Regarde, on dirait qu’ils vont m’enfermer.” Ce à quoi elle m’a répondu : “C’est drôle, moi je trouve qu’ils ont plutôt l’air de te dégager un chemin.” J’ai aimé cette image. Ça m’a rappelé la force du cinéma, et sa capacité à susciter des réponses différentes en chacune et chacun de nous. »




À voir en vidéo