«Blue Bayou»: qui trop embrasse...

«Blue Bayou» souffre d’une crise identitaire qui se traduit par un récit boursoufflé.
Photo: Focus Features Films «Blue Bayou» souffre d’une crise identitaire qui se traduit par un récit boursoufflé.

En 2000, une loi fut votée aux États-Unis afin que la citoyenneté soit automatiquement accordée aux enfants adoptés de l’étranger. Or, la mesure ne comporte aucun effet rétroactif, de telle sorte que de nombreux adultes ayant vécu toute leur vie là-bas peuvent se voir du jour au lendemain déportés sur la base d’un point de détail. C’est le sort qui menace Antonio LeBlanc dans Blue Bayou, film présenté à Cannes relevant à la fois du drame social, du mélodrame familial, du film de casse, du drame judiciaire…

Et tout cela aurait pu fusionner en un long métrage homogène, mais il n’en est hélas rien. Malgré ses qualités indéniables, à commencer par un sujet important, Blue Bayou souffre d’une crise identitaire qui se traduit par un récit boursoufflé. Inutilement nombreuses, les sous-intrigues distraient de la trame principale plutôt que de la renforcer.

Écrit, réalisé et interprété par Justin Chon, découvert à l’époque dans Twilight, et qui s’est depuis réinventé en Youtubeur et réalisateur, le film s’arrime au destin d’Antonio LeBlanc (Chon, formidable de nuances).

Né en Corée et adopté à l’âge de trois ans par un couple d’Américains, Antonio a la Louisiane tatouée sur la peau et l’accent assorti. Le tatouage est d’ailleurs sa profession, mais cela ne suffit pas à faire vivre les siens. À cet égard, la séquence d’ouverture, saisissante, le montre lors d’une entrevue d’embauche humiliante où l’accompagne sa belle-fille Jessie, qui l’idolâtre. Hors champ, l’employeur multiplie les commentaires racistes passifs-agressifs face à un Antonio contraint de demeurer docile et souriant. Il n’est pas au bout de ses peines.

Car malheureusement pour Antonio, ses parents adoptifs faillirent jadis à remplir convenablement les formulaires d’immigration. Rattrapé par des autorités trop heureuses de s’en remettre à un système déshumanisé, Antonio risque donc d’être renvoyé dans une contrée qu’il ne connaît pas. Cela, alors que sa conjointe Kathy (Alicia Vikander, sous-utilisée) est sur le point de donner naissance à leur enfant.

Excroissances narratives

Le calvaire d’Antonio est en l’occurrence précipité par un policier raciste (Emory Cohen, zéro subtilité) qui se trouve être le partenaire de l’ex de Kathy, Ace (Mark O’Brien, doté d’un arc de personnage invraisemblable). Autrefois placé dans divers foyers d’accueil presque tout de suite après son adoption, Antonio fut un temps un voleur de motos avant de rentrer dans le droit chemin, mais son dossier criminel pèse lourd. Et donne lieu à une séquence de vol paraissant sortie d’un tout autre film, entre autres excroissances narratives.

Une deuxième excroissance concerne une femme d’origine vietnamienne (Linh Dan Pham, émouvante) qui se meurt d’un cancer et avec qui Antonio se lie d’amitié après qu’elle l’eut embauché pour la tatouer. Tout ce volet est touchant et bien joué, mais là encore, il semble plaqué sur l’intrigue principale, qui pourtant ne manquait pas de potentiel dramatique.

S’ajoutent des retrouvailles récalcitrantes avec une ancienne « mère d’accueil », des menaces de l’ex pour reprendre la garde de Jessie, des bribes de souvenirs mettant en scène la mère biologique d’Antonio… Poético-impressionnistes, ces passages sont magnifiques, mais perdus qu’ils sont dans un grand tout disparate, ils jurent un peu. Quel fouillis, vraiment.

Le film se veut manifestement sincère et poignant, sauf qu’à force de surenchère, l’histoire en vient à paraître affreusement fabriquée. Corollaire de cette impression d’artificialité, même la facture âpre du film, tourné en 16 mm granuleux, avec couleurs passées au filtre sépia (le bleu est turquoise, le rouge est ocre, etc.), finit par avoir l’air suresthétisé. La charge contre un système d’immigration brisé s’en trouve d’autant plus amoindrie. Dommage.

Blue Bayou (V.O.)

★★

Drame de Justin Chon. Avec Justin Chon, Alicia Vikander, Linh Dan Pham, Mark O’Brien. États-Unis, 2021, 119 minutes. En salle.



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