Le portrait hanté de la princesse de Galles

Kristen Stewart incarne Lady Di dans «Spencer».
Photo: Elevation Pictures Kristen Stewart incarne Lady Di dans «Spencer».

Le destin tragique de la belle princesse de Galles malheureuse dans sa vie de château fut d’abord un feuilleton réel suivi sous les yeux fascinés et émus des Britanniques comme du monde entier. En 1997, la mort brutale et les funérailles de la « princesse des cœurs » se vivaient sous les roses, les pleurs et les couleurs du mélodrame.

Chacun croyait la connaître et voulait arracher des fragments de cette icône. Livres, bios la mettant en scène se vendaient comme des pains chauds. Puis Lady Diana s’est mise à revivre sous les traits d’actrices imitant son regard en biais, son sourire triste. Le film d’Oliver Hirschbiegel de 2013 sobrement intitulé Diana, avec retour sur un épisode amoureux après le divorce, qui donnait la vedette à Naomi Watts, avait été un pétard mouillé. Dans la série Netflix The Crown, sous les traits d’Emma Corrin à qui succède Elizabeth Debicki, elle prenait vie à travers une fresque globale plus inspirée sur la monarchie britannique.

Mais il fallut le grand cinéaste chilien Pablo Larrain (No, El Club, Jackie) pour créer et imaginer l’esprit, la lumière, le mal-être et la fantaisie de cette femme unique à travers Spencer (nom de famille de Lady Di). Dans ce film phare de la Mostra de Venise et du TIFF, Kristen Stewart (sa meilleure interprétation, vrai rôle à Oscar) brille de mille feux. Le film sort en novembre prochain. Un must. Car l’actrice se confond avec la princesse sans charger les mimiques et la ressemblance physique, en symbiose intérieure totale avec son modèle. L’actrice de Twilight en connaît un bout sur les effets pervers de la célébrité, et fait éclater le moule du personnage, sous la liberté d’une œuvre chargée de fiction.

La fiction triomphante au service de la réalité

Tourné en grande partie dans des châteaux allemands et scénarisé par Steven Knight, qui met ses facultés d’invention au service d’événements réels, le thriller psychologique Spencer fait vivre les trois derniers jours de Lady Diana au sein de la famille royale, en 1991, lors de retrouvailles familiales de Noël à la Sandringham House, dans le Norfolk anglais. C’est à la suite de ce séjour infernal qu’elle aura pris la décision de divorcer. Ici, la jeune femme étouffe sous l’étiquette, rumine sa rancune contre le prince Charles amoureux de Camilla, multiplie les retards, cherche à s’évader, rue dans les brancards, prend position pour les faisans contre les chasseurs royaux.

Ce magnifique portrait tendre, vibrant, rebelle, servi sous les brouil-lards, devient la fabuleuse plongée dans la psyché d’un être de fuite. La sublime caméra de Claire Mathon, qui avait éclairé Portrait de la jeune fille en feu, relève de l’art pictural, nourri de brouillards, de cadrages superbes.

On est ici en territoire de fable et de songe, l’envers du conte de fées. Spencer tend un miroir terrible à la couronne britannique. Ici l’héroïne est Diana, figure blessée, face à une famille royale, un bloc d’animosité, sans nuances. Vision de cinéaste…

Ce film évacue d’ailleurs vite la plupart des membres de la famille royale, devenus des figurants excédés, hormis la reine Élisabeth dans quelques scènes d’insensibilité, mais le prince Charles (Jack Farthing) sert de figure repoussoir pour son épouse, sans mise en contexte. L’aspect fictif triomphe et les méchants sont tous du même côté. Ce sont les enfants qui investissent avec Diana le cœur palpitant de l’action, leur chambre devenant une oasis de tendresse, de plaisir, de chaleur humaine dans cet univers glacé. « Il n’y a pas d’avenir, leur dit-elle. Seulement le passé et le présent. »

Le film prend appui sur quelques personnages secondaires clés, dont le majordome en symbole des traditions qui l’espionne sans cesse (impeccable Timothy Spall), le chef cuisinier (Sean Harris) et Sally Hawkins en styliste et confidente, tous dirigés de main de maître. Sans oublier le fantôme d’Anne Boleyn (Amy Manson), décapitée au XVIe siècle sur les ordres de son mari Henry VIII, roi d’Angleterre et ogre de ces dames. La princesse Diana s’identifie à elle, hallucinations incluses. La reine assassinée de jadis la guide en des dédales intérieurs confondus avec ceux du château. Ses souvenirs d’enfance surgissent d’autant plus que la demeure de ses parents se trouvait juste à côté de la Sandringham House. On entre ici en zones hantées. Le spectateur n’est appelé à comprendre que cette femme torturée, parce que dépeinte avec un art consommé.

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