Duddy Kravitz, l’alter ego de Mordecai Richler

Une scène de «L’apprentissage de Duddy Kravitz», avec la présence d’acteurs américains (dont Richard Dreyfuss, à gauche, dans la peau de l’alter ego de l’écrivain Mordecai Richler, encore à ce jour un de ses plus grands rôles).
Photo: Daniel Kieffer / Collection de la Cinémathèque québécoise Une scène de «L’apprentissage de Duddy Kravitz», avec la présence d’acteurs américains (dont Richard Dreyfuss, à gauche, dans la peau de l’alter ego de l’écrivain Mordecai Richler, encore à ce jour un de ses plus grands rôles).

Un film historique explore toujours deux époques à la fois : celle du récit qu’il porte à l’écran et celle de son tournage. Parfois, le présent de ce passé s’y invite avec une acuité plus grande que la reconstitution elle-même, forcément limitée par une foule d’impératifs, certains économiques. Dans le cadre de la série La leçon d’histoire du cinéma québécois, des historiens de toutes les générations ont convergé vers la Cinémathèque québécoise, invités à revisiter une production à caractère historique tournée entre 1957 et 1979. Un éclairage à la fois nostalgique, érudit et surprenant. Cette semaine, L’apprentissage de Duddy Kravitz (1974), de Ted Kotcheff, le chant d’amour de l’écrivain Mordecai Richler à un quartier et une jeunesse à jamais disparus.

Depuis les années 1980, il figure régulièrement au palmarès des meilleurs films canadiens de tous les temps. Pourtant, à sa sortie et même encore aujourd’hui, plusieurs critiques et historiens du cinéma dissertent sur l’identité véritable de L’apprentissage de Duddy Kravitz (V.F. de The Apprenticeship of Duddy Kravitz), de Ted Kotcheff (First Blood, Weekend at Bernie’s, Uncommon Valor).

Ce réalisateur né à Toronto en 1931, actif à la télévision britannique dans les années 1960, s’est lié d’amitié avec l’écrivain Mordecai Richler (St. Urbain’s Horseman, Joshua Then and Now, Barney’s Version). Les deux créateurs rêvaient d’adapter Duddy Kravitz, ambition qu’ils jugeaient alors impossible après sa parution en 1959. Avec pugnacité — et la présence d’acteurs américains (dont Richard Dreyfuss dans la peau de cet alter ego de Richler, encore à ce jour un de ses plus grands rôles) —, le film voit finalement le jour. Reconnu pour ses qualités artistiques, il remporte également un succès commercial inédit à l’époque pour une production canadienne tournée au coût de 900 000 $. Et sur les lieux mêmes où l’écrivain a grandi, entre le Plateau Mont-Royal et le Mile End, aujourd’hui totalement méconnaissables.

Pour aller au-delà de la nostalgie et du folklore, Le Devoir a cherché l’éclairage de Pierre Anctil, professeur d’histoire à l’Université d’Ottawa, spécialiste de la littérature et de la culture yiddish.

Vous souvenez-vous de votre premier visionnement de Duddy Kravitz ?

 

Je me souviens surtout de ma lecture du roman, alors que je vivais encore à Québec, au début des années 1970. C’était mon premier contact avec l’œuvre de Mordecai Richler, et ça m’a ouvert à la culture juive. À Québec, il y a toujours eu des Juifs, mais jamais en assez grand nombre pour former un quartier. Ce qui m’avait frappé, c’était cet entre-soi, leur désir profond de vivre entre eux. Autre élément de surprise : l’absence du Canada français, sauf à travers le personnage d’Yvette [interprétée dans le film par Micheline Lanctôt], alors qu’elle occupe une place centrale dans la vie du protagoniste. Quant au film, je l’ai vu une première fois dans les années 1990.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Selon le professeur d’histoire Pierre Anctil, le film est un peu à l’image de Mordecai Richler et de sa carrière, sans compter sa vie, qui ne fut pas une grande réussite sur le plan humain.

Il raconte la trajectoire d’un jeune homme ambitieux, excessif, déterminé à sortir de la misère et de la petitesse de son milieu, quitte à mentir et à piler sur ses principes. Peut-on faire des parallèles avec la vie et le tempérament de Mordecai Richler ?

C’est un livre et un film rigoureusement autobiographiques, comme toute son œuvre d’ailleurs, et les parallèles sont infinis, de son travail comme chauffeur de taxi à ses études interrompues. L’univers des cours à scrap, on le voit dans le film et il y consacre de longs passages dans le roman. L’hôtel dans les Laurentides où il fait la connaissance d’Yvette et découvre le lac qu’il veut acquérir, c’est là qu’il a travaillé alors qu’il était jeune. Le film débute dans les années 1940, tout de suite après la Deuxième Guerre mondiale, et on voit que Duddy évolue dans un milieu 100 % anglophone et presque 100 % juif ; c’est le monde de Mordecai Richler.

Cela témoigne-t-il de son manque de compréhension du Canada français, et plus particulièrement du Québec francophone ?

Le film est non seulement autobiographique, mais nostalgique. Richler a écrit le roman en 1959, il a passé près de 20 ans en Grande-Bretagne, et lorsqu’il revient, non seulement il ne comprend pas l’évolution du Québec et de Montréal, mais il n’arrive pas à s’y ajuster. Richler n’est pas confortable dans le Québec des années 1970, celui de la francisation et de l’ouverture au monde, préférant celui de sa jeunesse, période plus intéressante et plus chaleureuse — c’est patent dans le film. Richler est d’ailleurs convaincu que les Québécois s’inspirent encore de Lionel Groulx, alors que c’est complètement faux. La Révolution tranquille et les lois linguistiques ont stressé la communauté juive, alors tout était supposément mieux dans les années 1950.

Dès sa sortie, et encore aujourd’hui, on tergiverse beaucoup sur l’« identité » du film. Canadien ? Québécois ? International ? L’écrivain canadien anglais John Hofsess l’a même qualifié de « best Canadian film the United States has yet produced » !

C’est un film extrêmement montréalais, et québécois avec ses échappées dans les Laurentides, et bien sûr la présence de Micheline Lanctôt. La relation de son personnage avec celui de Duddy Kravitz représente le symbole d’un rapport bloqué entre Juifs et Québécois. C’est parce qu’ils sont au même niveau — deux peuples opprimés, deux classes sociales défavorisées — qu’ils se retrouvent, évoluant dans un espace où ils n’ont aucune place. À cette époque, les Anglo-Canadiens méprisaient autant les Juifs que les Canadiens français.

La difficulté d’aborder un film comme L’apprentissage de Duddy Kravitz puise-t-elle sa source dans la personnalité même de Mordecai Richler ?

Il a tiré sur tout ce qui bouge toute sa vie. Dès sa sortie, le film a été férocement critiqué et attaqué par des Juifs qui y voyaient un portrait dégradant et humiliant. Le même film scénarisé par un non-Juif, les gens l’auraient taxé d’antisémite parce qu’il présente des traits typiquement détestés des Juifs : insensibles, grossiers, pas cultivés, obsédés par l’argent.

Contrairement à ce que plusieurs croient encore aujourd’hui, son cynisme et ses moqueries n’étaient pas seulement dirigés vers les Québécois francophones.

Mordecai Richler s’est beaucoup moqué de la communauté juive, même si l’ironie, la polémique et la querelle font partie de cette culture — tout le contraire des Canadiens français qui détestent la chicane ! C’est d’ailleurs flagrant lorsque l’on compare le roman Duddy Kravitz avec Les Plouffe, de Roger Lemelin. Dans les années 1950 et 1960, il a souvent qualifié le Canada anglais d’étouffant et sans valeur, croyant qu’il allait connaître le succès en Grande-Bretagne, ce qui ne s’est pas produit. Et par la suite, il s’en est pris au Canada français, et ce fut loin de le rendre plus sympathique. Au fond, il n’y avait plus personne de son côté, plus personne pour le défendre.

Ses écrits polémiques ont porté ombrage à son œuvre littéraire. Le film Duddy Kravitz pourrait-il constituer une bonne introduction à son univers, surtout chez les jeunes d’aujourd’hui ?

C’est un film qui n’a pas toujours les moyens de ses ambitions, et la fin tombe à plat : on se demande ce qui va arriver aux projets de Duddy. Mais c’est un peu à l’image de Mordecai Richler et de sa carrière, sans compter sa vie, qui ne fut pas une grande réussite sur le plan humain. Les jeunes spectateurs pourraient pratiquement voir le film comme un documentaire ethnologique tellement le quartier n’est plus du tout ce qu’il était ; les synagogues, les cours à scrap, tout cela a été balayé depuis longtemps.

Je n’admire pas tous ses livres, mais je dois admettre que Salomon Gursky m’a renversé : en plus de s’inspirer de la famille Bronfman, c’est une métaphore absolument extraordinaire de la ténacité des Juifs. J’éprouve beaucoup d’empathie pour l’œuvre littéraire de Richler, et malheureusement pour lui qui rêvait d’être reconnu aux États-Unis et en Grande-Bretagne, c’est d’abord et avant tout un grand écrivain québécois… et canadien !

L’apprentissage de Duddy Kravitz, de Ted Kotcheff, est disponible sur illico et iTunes Store.



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