Louis Morissette, au-delà des apparences

Les tiraillements des personnages de Louis Morissette sont aussi en grande partie les siens, reconnaît-il.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les tiraillements des personnages de Louis Morissette sont aussi en grande partie les siens, reconnaît-il.

Dans une des scènes les plus amusantes de la comédie (parfois très) dramatique Le guide de la famille parfaite, un grand-père personnifié par Gilles Renaud prodigue quelques conseils de parentalité à ses fils (Louis Morissette et Alexandre Goyette), eux-mêmes devenus papa. En résumé : l’attendrissant bonhomme s’étonne que ses petits-enfants soient à ce point couvés et se plaignent malgré tout de vivre autant de pression, alors qu’aucune responsabilité ne leur incombe. Lui, se remémore-t-il, a été éduqué à coups de cuillères en bois,à une époque où le mot « anxiété » n’avait pas encore été inventé.

Dans le fauteuil du restaurant d’hôtel où il accueille les médias, Louis Morissette sourit quand on lui demande où sa propre opinion loge entre celle de son personnage de père surexigeant mais inconstant et celle de son aîné. « Gilles Renaud représente une partie de ce que je pouvais penser, quand j’ai commencé à écrire le scénario », confie-t-il en riant.

« C’est sûr que lorsque ton enfant te dit pour la première fois “Tu me mets trop de pression”, t’as le goût de répondre : “Si tu savais à quel point t’en as pas, si tu savais à quel point tu n’es pas prêt pour la vraie vie.” Moi, j’ai grandi à une époque où on nous disait ça : “Compte-toi chanceux que je ne te donne pas des coups de cuillères comme j’en ai reçu.” Je viens de là. Mais avec le temps, ma position s’est assouplie à plein de niveaux. »

Je me retrouve au milieu de tout ça, avec le désir d’aller au bout de moi-même, dans un système plein de lacunes, à travailler comme un fou pour essayer de faire le plus de projets possible

 

Voilà ce que confirme Le guide de la famille parfaite, deuxième collaboration du mec comique avec le réalisateur Ricardo Trogi. Après Le mirage (2015), dont le personnage principal était prisonnier de ses insatisfactions sexuelles et d’un rythme de vie que son compte en banque ne pouvait soutenir, le père de cette famille pas parfaite pantoute, Martin, obsédé par les résultats scolaires de son adolescente Rose (Émilie Bierre),à qui il offre 100 $ pour chacun de ses A, sans mesurer la peur de décevoir qu’il nourrit en elle. Le scénariste encapsule le film en une question : « Si on arrête de faire le parent hélicoptère et d’être partout dans la vie de nos enfants, est-ce qu’ils vont vraiment être moins bien, moins heureux ? »

Le mirage de l’image

Tout comme Le mirage, Le guide de la famille parfaite peut ainsi être lu comme une condamnation de notre système économique, tant son constat sur la détresse à laquelle nous confinent nos modes de vie est implacable, bien que le long métrage soit secoué par des sursauts plus conformistes, alors que toutes ses figures incarnant une alternative sont ridiculisées, de la belle-sœur grano, jusqu’au jeune employé traîne-savate (délicieux Jean-Carl Boucher en caricature de millénarial qui préférerait vendre sa mère que de boire un café préparé avec autre chose que du lait d’avoine).

Fils d’entrepreneur, détenteur d’un baccalauréat en marketing et commerce international, Louis Morissette est cet artiste dont les amis ne sont pas que des artistes, mais également des hommes et des femmes occupant des postes importants dans des bureaux. Autrement dit : c’est en connaissance de cause qu’il ausculte la détresse de cette strate de notre société, dans sa mire depuis la série C.A.

« S’il y a un thème qui revient dans tout ce que j’écris, c’est l’image. Je trouve qu’on ne parle pas beaucoup dans la vie, qu’on laisse filtrer juste ce qu’on veut. Ce qu’on dégage, ce que les autres vont dire de nous, c’est tellement important. Et dans le cas qui nous concerne : tout ce que le devenir de mon enfant fait rejaillir sur moi. Pourquoi on félicite les gens quand ils nous annoncent “Mon enfant vient de finir sa médecine” ? T’as pas ouvert un livre toi ! »

Mais quoi donc penser de cette tension traversant Le guide de la famille parfaite, entre la dureté du regard que pose l’auteur sur les effets délétères de cette compétition à laquelle nous contraignent le capitalisme et la difficulté que ses œuvres éprouvent à imaginer un autre monde ? Louis Morissette réfléchit. « Ça représente peut-être qui je suis fondamentalement. Les gens de gauche me voient comme un homme d’affaires de droite, et les gens d’affaires me voient comme un artiste de gauche », observe le président de KOTV, qui siège au conseil d’administration d’Investissement Québec depuis janvier.

« Je suis de ceux qui croient que le capitalisme et la libre entreprise sont des guides de marde pour une société. Il faut les surveiller et les orienter. C’est là où je ne peux pas adhérer à la philosophie des conservateurs qui veulent laisser tout le pouvoir entre les mains des entreprises. Ça ne peut pas bien finir. Il faut créer de l’emploi, investir en économie, mais avec des paramètres précis qui ont pour objectifs d’aider ceux qui en ont le plus besoin. Parce que ce n’est pas vrai qu’on vient au monde avec la même chance. “Moi, j’ai réussi, faque toi tu peux”, c’est pas si simple. C’est faux en fait. »

À l’évidence, les tiraillements de ses personnages — quant à l’importance du travail, de l’argent, de la famille, notamment — sont aussi en grande partie les siens. « Je me retrouve au milieu de tout ça, avec le désir d’aller au bout de moi-même, dans un système plein de lacunes, à travailler comme un fou pour essayer de faire le plus de projets possible. Et après je vais mettre une partie de l’argent que je fais dans des maisons pour adultes autistes [avec la Fondation Véro & Louis]. Est-ce que c’est parce que je me sens coupable ? » Une question à laquelle il ne répondra pas. « Je suis assurément conscient qu’accumuler du cash pour accumuler du cash, ça rime à rien. »

Essentielles mises à jour

Malgré les premières minutes du Guide de la famille parfaite, qui laissent présager une critique sans nuance de la génération flocons de neige, c’est surtout sur les gens de sa génération à lui que Louis Morissette braque les projecteurs. L’acteur de 47 ans s’est visiblement familiarisé avec les bénéfices de l’introspection, lui qui, dans le magazine de son épouse, signe régulièrement des chroniques témoignant de son désir de s’arrimer à un monde en changement, qu’il parle de racisme systémique, de féminisme ou de diversité à l’écran.

« Mon moteur numéro un, c’est ma peur de vieillir. J’haïs ça vieillir, ça m’angoisse. J’ai tellement vu de gens talentueux à travers les années devenir cette parodie d’eux-mêmes. Je ne veux pas finir comme ça. Alors, soit je me conforte de mes gloires passées, soit je me dis “Louis, essaye de rester au diapason de ta société le plus longtemps possible.” Et la seule façon de le faire, c’est en écoutant un petit plus que je parle, et en posant des questions. On ne perd jamais rien à essayer de comprendre l’autre. » Surtout pas à essayer de comprendre ses enfants.

Le guide de la famille parfaite prend l’affiche le 14 juillet.



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