«Mandibules»: prends l’oseille, la mouche, et tire-toi!

Alors que Jean-Gab et Manu, deux amis simples d’esprit, sont en pleine virée en voiture volée, ils trouvent une mouche géante coincée dans le coffre, qu’ils baptisent Dominique. Passé l’étonnement quant à cette découverte, les deux comparses se mettent vite en tête de la dresser afin de gagner de l’argent et embarquent pour une aventure.
Axia Films Alors que Jean-Gab et Manu, deux amis simples d’esprit, sont en pleine virée en voiture volée, ils trouvent une mouche géante coincée dans le coffre, qu’ils baptisent Dominique. Passé l’étonnement quant à cette découverte, les deux comparses se mettent vite en tête de la dresser afin de gagner de l’argent et embarquent pour une aventure.

Le Petit Robert définit ainsi une mandibule : « Chacune des deux pièces buccales de certains insectes et crustacés, qui leur servent à saisir et à broyer la nourriture. »

Un insecte est bel et bien en vedette dans Mandibules, la nouvelle pochade irrévérencieuse de Quentin Dupieux (Au poste !, Le Daim), mais cette mouche géante, si gourmande soit-elle, n’est pas la plus vorace au sein de cette galerie de personnages invraisemblables, niais, insolents, gueulards, parfois même un brin réactionnaires.

Certains mordent à belles dents, surtout dans des projets voués à l’échec ou se concluant dans une apothéose jubilatoire, déjouant les pires pronostics. Il en va ainsi dans le monde atypique de Quentin Dupieux, ancien DJ ayant vécu plusieurs années aux États-Unis, pas très cinéphile selon ses dires, sorte d’Eugène Ionesco du cinéma français. Car les fantaisies farcies d’aberrations qu’il fabrique ne le sont jamais aux yeux des antihéros qui tapissent ses univers décalés, très réalistes en façade, complètement farfelus sous la surface.

Manu (Grégoire Ludig en joyeux luron toujours à côté de la plaque), bien enroulé dans son sac de couchage, étendu sans blue-jean sur une plage de la Côte d’Azur, n’a pas conscience que la marée monte. Il est réveillé par un copain qui lui propose une livraison un peu louche — on imagine le pire… —, mais Manu n’a pas de voiture. Qu’à cela ne tienne : il en volera une, visiblement sur le point de rendre l’âme, ignorant ce qui s’y cache.

Pour mener à bien cette mission avec prime à l’arrivée, il enrôle son meilleur ami, Jean-Gab (David Marsais, le complément parfait de Ludig), encore plus paumé que lui, et pas nécessairement plus intelligent. Lorsque surgit un bruit étrange du coffre arrière de la voiture, les deux comparses semblent moins surpris que nous d’y trouver une mouche que l’on croirait sortie d’un film de David Cronenberg, les fluides en moins. Cette découverte constitue le premier d’une série de dérapages (incendie d’une caravane, panne d’essence, altercation violente avec un vieillard, etc.) qui pourraient prendre fin lorsque Cécile (India Hair, l’insouciance incarnée), une jeune vacancière, est convaincue que Manu est son ancien camarade de classe. Cette aberration, le demeuré essaie mollement de la corriger, trop heureux de profiter sans frais d’une villa magnifique et d’un frigo bien garni, piscine comprise.

Cette parenthèse bucolique, digne d’un film de Buñuel période Le charme discret de la bourgeoisie, prend vite une tournure burlesque, car il faut bien cacher quelque part la fameuse mouche, baptisée Dominique ! et que Jean-Gab s’est mis en tête de dresser… pour accomplir de futurs vols de banque. Vous me suivez toujours ? Ce n’est pas si grave, surtout devant les joyeuses aberrations de Dupieux, étalées avec un semblant d’authenticité que l’on dirait piqué aux frères Dardenne. Et c’est sans compter sur la présence d’Agnès (Adèle Exarchopoulos dans un registre étonnant), une amie de Cécile, et qu’un accident de ski a rendu pour le moins étrange : elle crie chaque fois qu’elle ouvre la bouche, peu importe son humeur, ou ce qu’elle cuisine.

Ce personnage toujours au bord de la crise de nerfs, somme toute épisodique, cristallise la démarche singulière d’un cinéaste capable de donner au sud de la France des allures de désert américain et de façonner des créatures étranges avec des airs d’animaux domestiques. Tel un road-movie sans limites de vitesse, et parfois sans limites tout court ! Mandibules constitue un autre bel effort du cinéaste d’établir une cartographie de la bêtise humaine sans être moralisateur.

Jacques Tati ou les frères Coen (Dupieux reconnaît son affection profonde pour Raising Arizona) se reconnaîtraient dans cette cavale au rythme volontairement erratique. Concis, gorgé d’amusants quiproquos et de situations salaces, Mandibules fait l’étalage d’une bande de joyeux naufragés largués par un système économique déréglé. Mais le cinéaste reste fidèle à lui-même, ne revendiquant que son droit à la clownerie. La mouche du conformisme ne l’a pas encore piqué.

Mandibules

★★★ 1/2

Comédie de Quentin Dupieux. Avec David Marsais, Grégoire Ludig, India Hair, Adèle Exarchopoulos. France–Belgique, 2020, 77 min. En salle.



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