IXE-13, l’espion qui aimait le Canada français

Le professeur de littérature, de théâtre et de cinéma Jonathan Livernois, en découvrant le film vers l’âge de 11 ou 12 ans, avait été tout de suite impressionné par les couleurs, le côté bande dessinée et par Carole Laure.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le professeur de littérature, de théâtre et de cinéma Jonathan Livernois, en découvrant le film vers l’âge de 11 ou 12 ans, avait été tout de suite impressionné par les couleurs, le côté bande dessinée et par Carole Laure.

Un film historique explore toujours deux époques à la fois : celle du récit qu’il porte à l’écran et celle de son tournage. Parfois, le présent de ce passé s’y invite avec une acuité plus grande que la reconstitution elle-même, forcément limitée par une foule d’impératifs, certains économiques. Dans le cadre de la série La leçon d’histoire du cinéma québécois, des historiens de toutes les générations ont convergé vers la Cinémathèque québécoise, invités à revisiter une production à caractère historique tournée entre 1957 et 1979. Un éclairage à la fois nostalgique, érudit et surprenant. Cette semaine, IXE-13 (1971), de Jacques Godbout, mosaïque bigarrée et colorée du Québec de l’après-guerre.

Entre 1947 et 1966, Pierre Saurel (de son vrai nom Pierre Daignault) a écrit 934 courts romans relatant les divers exploits d’un espion canadien-français qui n’a jamais fait ombrage au James Bond du britannique Ian Fleming. Les aventures étranges de l’agent IXE-13 ont pourtant été vendues à près de 20 millions d’exemplaires, en soi un exploit au Québec. Entre la chasse aux communistes et aux nazis, ce héros en avait plein les bras au milieu de cet univers peuplé de figures inquiétantes… souvent bien camouflées grâce à la chirurgie esthétique !

À une époque maintenant lointaine où la fiction était encore triomphante à l’Office national du film du Canada, le cinéaste Jacques Godbout (Kid Sentiment, Le mouton noir) a recréé cet univers, optant pour le pastiche et la dérision, la comédie musicale, la bande dessinée et le burlesque. Ces aspects fantaisistes reposaient en partie sur le talent de Claude Lafortune (L’évangile en papier, Parcelles de soleil) pour la direction artistique et François Dompierre (Le déclin de l’empire américain, Le matou) à la musique. Impossible par ailleurs de dissocier cette course aux espions parfois bancale du groupe Les Cyniques, qui en était la vedette, flanqué de Louise Forestier, Louisette Dussault, Carole Laure et Luce Guilbeault. Du milieu des années 1960 au début des années 1970, ce quatuor formé de Marc Laurendeau, André Dubois, Serge Grenier et Marcel Saint-Germain a fait rire tout le Québec avec son humour mordant, politique, et anticlérical.

Pour revisiter IXE-13 avec la lorgnette des années 2020, Le Devoir s’est entretenu avec Jonathan Livernois, professeur de littérature, de théâtre et de cinéma à l’Université Laval.

Avant que le film ne devienne pour vous un sujet de recherche, vous rappelez-vous votre premier visionnement ?

Je me souviens d’avoir déjà entendu le critique de cinéma Georges Privet dire à la radio de Radio-Canada qu’il y avait une sorte d’engouement pour le film chez les enfants, et ce fut mon cas. Il avait été diffusé à TQS [aujourd’hui Noovo], je devais avoir 11 ou 12 ans, et j’ai tout de suite été fasciné, d’abord parce que je connaissais un peu Les Cyniques grâce à mes parents — on peut dire que j’étais précoce en ce qui concerne l’histoire du Québec ! Trois choses m’avaient impressionné : les couleurs, le côté bande dessinée et… Carole Laure !

Avec Rachel Nadon de l’Université du Québec à Trois-Rivières, vous allez bientôt publier un article sur l’œuvre de Pierre Saurel sous l’angle de ses positions idéologiques, en phase avec d’autres publications de la même époque. Croyez-vous que le film constitue le juste reflet des courants de pensée de ce temps ?

Soyons clairs : l’acuité historique n’est pas là ! C’est celle des années 1970. Car il faut comprendre que, dans les années 1960, notre rapport au passé était très difficile et, dans les années 1970 nous avons assisté à un grand retour. Si le film exprime un esprit particulier, c’est surtout celui de la revue Parti pris, et sa défense du courant ti-pop, grâce à Pierre Maheu, que je me permets de citer : « L’attitude ti-pop, c’est à la fois de la nostalgie, du sarcasme, de l’ironie, du bonheur, des retrouvailles et des ruptures. » C’est donc un rapport au passé très riche, et irrévérencieux.

Le film se déroule en 1949, mais il ne faut pas s’y fier pour comprendre ce qui animait le Québec de cette époque !

On ne fait aucunement référence à Maurice Duplessis, et la seule fois où l’on aurait pu le voir sur une photo, le visage d’IXE-13 (André Dubois) est collé dessus ! Même absence de référence à la grève de l’amiante qui se déroulait au même moment. À l’opposé, dans une chambre d’hôtel, IXE-13 lit un vieil exemplaire de Cité libre, mais la revue n’existait pas en 1949. Par contre, l’Église catholique est omniprésente — le film débute et se termine dans une église ! —, et cela reflète les préoccupations des Cyniques. Mais en 1971, le groupe est en fin de carrière, dépassé à plusieurs égards. IXE-13, c’est en quelque sorte leur chant du cygne.

Photo: Télé-Québec Pour recréer l’univers des «Aventures étranges de l’agent IXE-13», le réalisateur Jacques Godbout a préféré opter pour le pastiche et la dérision, la comédie musicale, la bande dessinée et le burlesque.

Autre incongruité qui ne m’avait jamais frappé avant aujourd’hui : le caractère asexué d’IXE-13. Il résiste à toutes les avances, dont à celles du personnage de Carole Laure, prétextant son statut de fiancé ! Nous sommes loin du libertinage à la James Bond. Une façon d’accentuer la dimension « canadienne-française » du héros ?

Il y a peut-être une raison encore plus simple, soit la volonté de se démarquer des autres films de cette époque. Car au même moment, on retrouve à l’affiche Valérie, L’Initiation ou Après-ski. Dans les livres de Pierre Saurel, il est pas mal plus play-boy et, parmi les nombreux courants qui ont marqué cette série, il y en a un où l’écrivain flirtait légèrement avec l’érotisme.

Quelle serait selon vous la réaction d’un jeune d’aujourd’hui devant IXE-13 ?

Je donne le cours d’introduction à la littérature québécoise et il y a un gros problème lorsque j’aborde le XIXe et le XXe siècle ; les étudiants partent de très loin en ce qui concerne les référents religieux. Lors d’une initiation, ils devaient se déguiser, et un étudiant m’a juré qu’il représentait un prêtre alors qu’il portait manifestement un costume d’ange ! Il était même étonné de découvrir que ça ne signifiait pas du tout la même chose… Bref, un jeune de 20 ans n’a pas les codes, mais qui les a encore aujourd’hui pour comprendre un film comme celui-là ?

Ce même jeune serait sûrement consterné devant ce que l’on nomme aujourd’hui l’appropriation culturelle : des acteurs québécois personnifient des Chinois et des Allemands, sans compter les nains lutteurs et plusieurs personnages féminins qui font passer les Bond Girls pour des féministes !

Et que dire de l’homophobie ! Chez les Cyniques, à l’époque, on en retrouvait beaucoup dans leurs blagues, sans compter toutes celles sur les Juifs et les Italiens. En fait, tout le monde y passait ! Oui, on peut dire que personne ne pourrait faire ça aujourd’hui… et ça n’aurait aucun sens de le faire. Les films québécois actuels qui abordent les années 1940 et 1950 le font avec plus de sérieux, ou de façon moins extravagante qu’IXE-13, comme André Forcier (Je me souviens, Les fleurs oubliées).

Malgré tous ses défauts, largement soulignés par les critiques, comme les longueurs et le caractère statique de la mise en scène, qu’est-ce qui fait que le film suscite encore de l’intérêt ?

La musique de François Dompierre, qui s’écoute parfaitement sans le film. C’est la raison pour laquelle je reviens toujours à IXE-13.

Pour voir IXE-13, de Jacques Godbout : https://www.onf.ca/film/ixe-13/

Les 13 premiers courts romans des Aventures de l’agent IXE-13 : l’as des espions canadiens, de Pierre Saurel, ont été réédités en deux tomes aux Éditions de l’homme (2020).

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