Frédéric Farrucci et les ombres nocturnes

Une scène du film «La nuit venue» de Frédéric Farrucci
Photo: K Films Amérique Une scène du film «La nuit venue» de Frédéric Farrucci

Premier long métrage de Frédéric Farrucci, après quatre courts et des documentaires, La nuit venue explore la part d’ombre du Paris nocturne. Dans des filières secrètes, des forces occultes forgent et détruisent des destins.

À travers une histoire d’amour entre un jeune immigré chinois sans papiers, chauffeur de VTC aux griffes de la mafia chinoise (Guang Huo), et une call-girl strip-teaseuse qui le prend à son service (Camélia Jordana), des mondes interlopes s’entrechoquent.

Interviewé à Paris par Zoom, pandémie oblige, le cinéaste d’origine corse avouait s’être engagé dans des eaux troubles : « Faire du cinéma, c’est prendre des risques. » Il a roulé avec un très petit budget, moins d’un million d’euros, des conditions précaires et la foi du combattant. Parce qu’il est né et a été élevé en Corse, son insularité lui donnait l’impression d’être différent et nourrissait le propos de La nuit venue. « Je pensais à ma communauté en mettant nos dialogues dans la bouche d’un Chinois. »

Frédéric Farrucci avait envie de réaliser un long métrage politique sur un groupe social étranger. « Je voulais offrir un aspect documentaire au Paris la nuit, avec une œuvre d’atmosphère doublée d’un film musical. » Le cinéaste puisait sa référence au Taxi Driver de Scorsese, pour les lumières nocturnes, son personnage en déplacement, son esthétique de cinéma noir tissée de poésie et de crudité urbaine. « Cet univers évoquait pour moi une époque, une humanité, une société, mais le Paris de la précarité est souvent mal montré. C’est beau la ville, la nuit. Ça efface certaines choses. Ça en éclaire d’autres. Le territoire traduit l’univers mental des personnages. Mon héros Jin cherche à s’émanciper et y parvient le temps d’une rencontre. Il choisit de mourir debout plutôt que de vivre à genoux. C’est éphémère, le bonheur. »

Je voulais offrir un aspect documentaire au "Paris la nuit", avec une oeuvre d’atmosphère doublée d’un film musical. 

 

Jin est un ancien DJ passionné de sonorités électroniques et compositeur. S’il roule la nuit dans la métropole française où il a atterri après sa vie en Chine, c’est pour payer sa dette à cette mafia qui ne libère personne. Le très populaire Rone a composé la trame électronique du film. On le verra même apparaître, le temps d’un concert. Croiser la route de ce DJ iconique en France lui aura permis de s’aventurer hors de la grande tradition du jazz, au cœur du cinéma noir. « Il a bien compris les intentions de chaque scène, le côté rythmique qui crée la rencontre amoureuse tandis que la musique devient organique. »

Casser les préjugés

Le but de Frédéric Farrucci était de distiller la politique dans la musique. « En faisant de mon personnage un créateur, je cassais les préjugés sur les immigrés clandestins. La seule chose qui nous distingue de lui, c’est sa situation précaire qui l’aliène. J’aime les héros complexes qui ne sont pas qu’une seule chose, comme j’aime créer la rencontre de deux mondes, de deux solitudes insolites. »

Guang Huo, son acteur au physique de jeune Alain Delon asiatique, n’avait jamais joué de sa vie. « Il travaille dans la téléphonie. On avait commencé à chercher parmi des comédiens d’origine chinoise. Je voulais quelqu’un qui avait déjà vécu là-bas, mais les acteurs étaient nés en France. »

À travers un casting sauvage, il a passé des petites annonces à travers des associations chinoises parisiennes, et des plateformes numériques. Guang Huo tranchait dans le lot. « Il avait une présence et le physique de l’emploi. La caméra l’aimait. On a beaucoup travaillé en amont sa gestuelle, sa façon de poser sa voix. J’ai eu la chance aussi d’avoir en Camélia Jordana une comédienne professionnelle d’une grande générosité qui a accompagné l’interprète débutant. Leur couple est devenu crédible. »

Le scénariste cinéaste s’était documenté sur la mafia chinoise, un des piliers de la communauté en tant que filière d’immigration. Il ne l’a pas infiltrée. Était-ce vraiment souhaitable ? Mais il a lu sur la question, interrogé une chercheuse chinoise. « Dans le milieu du textile par exemple, de nombreux travailleurs sont exploités sans jamais connaître le moment où ils pourront éponger leur dette. La politique migratoire de la France est déplorable. Le pays s’est bâti à travers des immigrations successives, mais traite si mal ces nouveaux venus abandonnés à leur sort. »

La nuit venue devait sortir en avril 2020, avec une grande tournée à travers la France. Mais la pandémie a changé son parcours. Exit la tournée. Le film a atterri sur les écrans de l’Hexagone le 15 juillet, alors que les spectateurs n’avaient pas la tête à ce genre de proposition cinéphilique.

« On travaille tellement pour la salle, soupire Frédéric Farrucci. On peaufine le son, l’image pour le spectacle collectif et l’expérience idéale du spectateur. Mais mon film a été remarqué par la presse et la communauté chinoise l’a trouvé juste. » S’il l’avait montré à la mafia chinoise, elle en aurait jugé autrement. Question de point de vue, il l’admet… Il travaille sur deux nouveaux projets, dont un western corse. « Avec des résonances politiques très fortes. » Il a déjà son style et son regard. Ce jeune cinéaste s’ancre déjà dans l’avenir.

 

La nuit venue prend l’affiche le 26 février, en salle, au Beaubien, au Quartier latin et au Clap.