Des réalisatrices d’ici qui brillent à l’international

Lilou Roy Lanouette dans le film «Les grandes claques», d’Annie St-Pierre
Photo: Étienne Roussy Lilou Roy Lanouette dans le film «Les grandes claques», d’Annie St-Pierre

Les réalisatrices québécoises ont le vent en poupe ces jours-ci. En effet, Sundance et Clermont-Ferrand, deux des festivals de cinéma parmi les plus importants du circuit, présentent en compétition des courts métrages de fiction : Les grandes claques, d’Annie St-Pierre, et Lune, de Zoé Pelchat, respectivement.

Également à Clermont-Ferrand, rayon documentaire cette fois, une autre cinéaste québécoise a été retenue en compétition : Sarra El Abed, pour son court métrage Y’a pas d’heure pour les femmes. On a pu discuter avec les deux premières de leur sélection, ainsi que de la nature virtuelle des festivals en temps de pandémie.

Campé durant un réveillon de Noël dans une banlieue québécoise anonyme, en 1983, Les grandes claques conte l’humiliation croissante de Denis (Steve Laplante), un père divorcé venu chercher ses enfants pour son tour de garde alors que les réjouissances familiales chez son ex sont à leur comble. En parallèle, on assiste à la perte d’innocence de la petite Julie (Lilou Roy-Lanouette), qui constate, désemparée, que son père n’est pas invincible.

« Ce n’est pas de l’autobiographie, mais de l’autofiction, précise Annie St-Pierre. Les sentiments, les émotions, tout ce que Julie dit, je l’ai déjà vécu. Mais je voulais que le public s’identifie autant à la fille qu’au père, à Denis […]. C’est la communication de l’humiliation, cette première fois où tu comprends que ton parent n’est pas tout-puissant… »

De poursuivre la réalisatrice au sujet du contexte choisi : « Au cinéma, l’opposition est toujours intéressante, d’où l’idée de toutes ces difficultés présentées sur fond de nuit festive. »

Photo: ​James Andrew Rosen Annie St-Pierre, réalisatrice, Les grandes claques
 

En l’occurrence, le concept d’opposition s’applique aussi au ton, avec le drame douloureux et l’humour pince-sans-rire qui cohabitent en permanence. « J’ai un intérêt marqué pour ce que j’appelle la douce cruauté de la vie ordinaire », opine Annie St-Pierre.

Les grandes claques est très accompli sur le plan de la mise en scène, entre autres lors des scènes avec les enfants rendues immersives grâce à une caméra complètement intégrée à l’action. Le film paraît en outre avoir été tourné à l’époque dépeinte grâce à un habile traitement de l’image (Annie St-Pierre chante à raison les louanges du directeur photo Étienne Roussy et des artisans de Post-Moderne).

Récit lumineux

L’action du superbe Lune, de Zoé Pelchat, se déroule à l’inverse de nos jours, à La Prairie. Fraîchement sortie de prison, Sabrina, dite « Babz », tente vaille que vaille de réussir sa réinsertion, entre angoisse et détermination. Le film est rempli de fines observations, de silences parlants, de tendresse, et est porté par la magnifique Joanie Martel, pour qui le rôle fut écrit.

« J’avais envie d’écrire sur les femmes qui sortent de prison », confie Zoé Pelchat, dont le court métrage, avant celui de Clermont-Ferrand, a été présenté au festival du film de Vancouver, au FICFA et au FNC.

« Je trouvais qu’il y avait pas mal de fictions sur les femmes judiciarisées, en films, en séries [Orange Is the New Black, Unité 9], mais qu’on s’intéressait assez peu à l’après-prison. Je trouvais ça très dense, psychologiquement : la volonté de ces femmes de refaire leur vie, la stigmatisation dont elles font l’objet, leur résilience… »

Photo: ​Laurent Palardy Zoé Pelchat, réalisatrice, Lune
 

En cours d’écriture, Zoé Pelchat s’est tournée vers la société Elizabeth Fry, qui depuis 1977 vient en aide aux femmes en processus de réinsertion sociale. « J’ai rencontré une ex-détenue en maison de transition qui s’apprêtait à regagner la société. Ç’a été majeur. J’étais tellement loin de la réalité dans mon scénario ! Cette femme a été d’une incroyable générosité dans ce qu’elle m’a confié  : son récit, son courage, son intelligence… Je n’ai pas utilisé son histoire : j’ai plutôt intégré toutes les émotions qu’elle m’a racontées. »

Se rattacher à l’universel

À propos de l’annonce de sa sélection à Sundance, Annie St-Pierre décrit « une joie puissante ». « Pour moi, ça a marqué le retour d’une émotion festive, du genre de celles dont on a été pas mal coupés ces derniers mois. C’est une reconnaissance artistique apaisante et stimulante que je partage avec mon équipe, parce que, lorsqu’on fait du court métrage, on s’investit avec une dévotion absolue pour le cinéma, pour l’art. Donc, des retours comme celui-là, c’est d’autant plus précieux. »

Son de cloche similaire chez Zoé Pelchat : « J’ai capoté ! Il s’agit de mon premier film pour lequel j’ai eu du financement de la SODEC et du CALQ, et je m’étais mis énormément de pression. Cette reconnaissance m’a donc fait un bien énorme. »

Quant à l’impossibilité de se rendre sur place, elle n’a guère entamé le bonheur des réalisatrices. « Clermont-Ferrand a la réputation d’être particulièrement jubilant en “ présentiel” », note Zoé Pelchat. Mais on s’entend qu’on a tous fait notre deuil de ce volet depuis longtemps. Ça ne m’empêche pas de savourer pleinement cette sélection : je suis juste contente que le film voyage et que le travail de l’équipe soit vu et apprécié. »

De son côté, Annie St-Pierre se fait philosophe. « On n’a pas le choix de se rattacher à l’universel, parce qu’en ce moment, si on commence à calculer tout ce qu’on manque, chacun de notre bord, ça fait pitié et ça ne donne rien. Je me console en me disant qu’on vit tous ça en même temps, la planète au complet. Et je me concentre sur la partie qui peut encore exister : la communauté cinématographique qui gravite autour du festival, elle continue d’être là. »

On aura nul doute l’occasion de reparler de ces trois films d’ores et déjà voués à de beaux parcours.

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