«Freaky»: rires, hémoglobine et sensibilité queer

Le Boucher  (Vince Vaughn) et Millie Kessler (Kathryn Newton) dans une scène de Freaky, le film le plus accompli de Christopher Landon sur le plan technique. Lorsque l’action menace de virer au funeste, l’éclairage devient  volontiers stylisé, monochrome. 
Universal Pictures Le Boucher (Vince Vaughn) et Millie Kessler (Kathryn Newton) dans une scène de Freaky, le film le plus accompli de Christopher Landon sur le plan technique. Lorsque l’action menace de virer au funeste, l’éclairage devient volontiers stylisé, monochrome. 

Dans la municipalité de Blissfield, un tueur surnommé le « Boucher » sévit auprès de la gent estudiantine. Ses méfaits n’étant qu’intermittents, d’aucuns le qualifient de légende urbaine. Or, il est bien réel : il s’appelle Barney et vend de la drogue quand il n’est pas occupé à nourrir son mythe. De son côté, Millie est une élève maladivement discrète, au grand dam de ses amis Nyla et Josh. Par une nuit de vendredi 13, oui, rien que ça, Barney attaque Millie : tous deux sont blessés. Au matin, un constat effarant : Barney habite le corps de Millie, et vice versa. Satire horrifique très « gore » et très drôle, Freaky (Bizarre), en VSD mardi, se joue des conventions non seulement du film d’horreur, mais du film d’adolescents.

Cela, en plus de rendre hommage à cette kyrielle de comédies d’échange de corps (« body-swap ») en vogue vers la fin des années 1980 (Big, Vice Versa, Like Father, Like Son, Dream a Little Dream, etc.). C’est dire que Freaky ne se prend pas au sérieux, et c’est tant mieux.

Indice supplémentaire de l’approche subversive : l’action sanguinolente est campée dans une petite ville tout droit sortie d’une peinture de Norman Rockwell.

Le film annonce d’emblée ses couleurs avec un prologue montrant une bande d’amis réunis autour d’un feu : l’un d’eux relate les crimes passés du Boucher. Crimes que le Boucher répétera peu après en faisant des pauvres fêtards ses plus récentes victimes. Reposant pour beaucoup sur des trucages physiques plutôt que numériques, les meurtres s’avèrent suffisamment extravagants, outrés, pour maintenir une distance comique. Bref, la table est mise, façon de parler.

Un détail : c’est dans la maison où se déroule ce massacre d’ouverture que Barney dérobe une étrange dague. D’origine aztèque, l’objet magique (un incontournable de la comédie d’échange de corps) provoquera ultérieurement le transfert avec Millie.

Au diapason satirique

Le film est mis en scène avec fougue par Christopher Landon. Scénariste à ses débuts d’Another Day in Paradise (Un autre jour sans paradis, Larry Clark, 1998), road movie avec un couple d’adolescents et un couple d’adultes en cavale, et de Disturbia (D.J. Caruso, 2007), variation juvénile de Rear Window (Fenêtre sur cour), Landon s’est fait la main à la réalisation avec le cinquième volet de Paranormal Activity ainsi qu’avec les comédies d’horreur Happy Death Day (Bonne fête encore !) et sa suite.

Bref, Landon commence à avoir de l’expérience en matière de jumelage d’humour et d’horreur ET de protagonistes adolescents.

Sur le plan technique, Freaky est son film le plus accompli. Lorsque l’action menace de virer au funeste, l’éclairage devient volontiers stylisé, monochrome : du rouge au vert en passant par le bleu, l’image renvoie alors aux vieux classiques de l’épouvante de Mario Bava (et de Dario Argento). 

Toute la distribution joue au diapason du ton satirique, mais avec le sérieux nécessaire pour rendre les passages humoristiques encore plus drôles. Les courts moments se voulant plus dramatiques ne fonctionnent toutefois que par intermittence : heureusement, ils sont peu nombreux. Le film aurait en outre gagné à être plus court de dix ou quinze minutes : au mitan, le rythme est plus laborieux.

S’il y a un peu de la saga Scream (Frissons) dans Freaky, Christopher Landon n’essaie jamais de donner dans la démarche « méta » ou ouvertement référentielle. Les influences sont perceptibles, mais pas explicitées par l’entremise du dialogue comme dans les films de Wes Craven. Les clins d’œil aux codes du cinéma d’horreur, au slasher en particulier (tueur masqué qui s’en prend à de jeunes gens), passent par des répliques d’ordre plus général. Comme lorsqu’un Josh paniqué lance à une Nyla tout aussi effrayée : « Tu es noire, je suis gai : on est morts ! »

Autrefois, dans le type de films ici parodié, c’eût hélas été vrai. Ironiquement, le simple fait que ce cliché soit énoncé fait en sorte que le spectateur sait dès lors les deux personnages hors de danger.

Sensibilité queer

Parlant de Josh, le traitement du personnage est intéressant, bien qu’il s’agisse d’une énième partition de meilleur ami homosexuel. Ouvertement gai lui-même, le réalisateur s’en donne à cœur joie avec les commentaires formulés par le personnage.

En revanche, si l’occasion était belle d’explorer la notion d’identité, avec deux protagonistes qui se trouvent soudainement plongés en pleine dysphorie de genre, Landon demeure timide sur ce plan : on y va pour des blagues faciles de découverte du pénis piquées à Jumanji (Jake Kasdan, 2017). Le film affiche néanmoins une sensibilité queer assez marquée, se démarquant ainsi du film d’adolescents, genre historiquement très conservateur.

Un bon exemple survient lors d’un baiser échangé à l’arrière d’une voiture de police dans des circonstances qu’on taira (qui verra comprendra). Avec cette seule scène, Freaky se propulse en des contrées jusqu’ici inexplorées par une comédie d’horreur hollywoodienne. Et là encore, c’est tant mieux.

L’horreur fleurit en temps de pandémie

Avec Freaky, le modèle financier de la maison de production Blumhouse a de nouveau porté ses fruits. À savoir, produire un film d’horreur avec un budget modeste en misant sur un élément narratif ou technique original, puis attendre tranquillement les profits. Que l’on soit amateur ou pas des séries Paranormal Activity, Insidious ou The Purge, pour ne mentionner qu’une fraction du catalogue, difficile de nier l’efficacité de la formule. Le cas de Freaky est révélateur de la fidélité, voire de la ferveur des amateurs d’horreur. En novembre dernier, le film s’est hissé à la tête du (modeste, pandémie oblige) box-office deux semaines d’affilée dans les salles américaines restées ouvertes. Autre exemple de l’appétit du public pour l’horreur en temps de COVID-19 : au printemps 2020, The Wretched, une habile série B qui serait sans doute passée inaperçue en des circonstances normales, a connu un important succès surprise dans le circuit des ciné-parcs américains, seuls grands écrans alors disponibles. Conclusion : les gens se sont davantage déplacés pour ce genre précis, malgré le contexte.

Bizarre (V.F. de Freaky)

★★★ 1/2

Comédie d’horreur de Christopher Landon. Avec Vince Vaughn, Kathryn Newton, Katie Finneran, Celeste O’Connor, Misha Osherovich, Alan Ruck. États-Unis, 2020, 101 minutes. En VSD sur Bell, Cineplex, Cogeco, Google Play, iTunes, Rogers, Microsoft, Shaw, Telus.